Les origines de la métallurgie

André Velter et Marie-José Lamothe, extrait du Livre de l’outil,

éditions Messidor-Temps actuels, Paris, 478 pages, 1986.

 

Le fard et le feu

L’origine est une question sans date qui libère les légendes.

Cette fiction d’une invention naturelle de la fonte des métaux se trouve confirmée par de nombreux récits. En Croatie, l’année 1726, après l’incendie accidentel d’un bois, on découvrit une grande masse d’un alliage de cuivre, de fer, d’étain et d’argent. En Amérique Latine, l’année 1778, Don Michel Rubin de Ceslis, détecta un bloc de fer de 153 kilos presqu’enfoui dans l’argile et les cendres et qui était d’origine volcanique.

Dans ses mémoires, l’empereur perse Jehangire fait mention d’un corps lumineux qui, au milieu du tonnerre et des éclairs, percuta son royaume en 1620 : « Mahommed Lyerd, surintendant du district où la pierre était tombée, fit creuser autour du point d’Impact. La terre parut de plus en plus chaude au fur et à mesure qu’in s’enfonçait jusqu’à ce qu’on aperçut un bloc de fer d’une telle chaleur encore qu’il semblait sortir du fourneau. Après quelque temps d’exposition à l’air, le fer se refroidit et le surintendant le fit porter dans sa propre maison. Il l’expédia ensuite à la cour dans un sac soigneusement scellé. Je fis, continue l’empereur, peser le bloc en ma présence et il se trouva être du poids de 160 tolahs (2,71 kilos). Je le confiai à un habile artisan avec ordre d’en faire un sabre, un couteau et un poignard. L’ouvrier rapporta sur le champ que le fer n’était plus malléable et qu’il se brisait sous le marteau. Je lui donnais l’ordre de le mêler avec d’autre fer et conformément à cet ordre, il mêla trois parties de fer d’éclairs ou de foudre avec une partie de fer ordinaire. Avec ce mélange ou fit deux sabres, un couteau et un poignard. Par l’addition du fer ordinaire, la nouvelle substance acquit une bonne tempe et les lames qui en furent fabriquées se trouvèrent aussi élastiques que les meilleures, se ployant et se redressant sans trace de courbure».

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Enclume de la collection de Pierre Wegmüller exposée au musée du fer à Vallorbe durant l'été 2012.  

La fonte spontanée des métaux suggéra sans doute aux hommes la marche à suivre pour produire ces nouvelles matières. G.  Delmas et L. Sotte évoquent, avec des accents de conte pour enfants sages, les débuts de la fabrication du fer : «Il est très probable que la découverte du fer est venue des pays froids, où les habitants, pour se garantir des intempéries, avaient construit des foyers énormes, en terre argileuse qui referme parfois du minerai de fer. La continuité du feu accrut la chaleur qui rongea les parois du foyer. Les minerais furent alors dissous et on dut retrouver des fragments de fer dans les cendres du feu. L’attention des habitants se porta sur ce produit inattendu, et plus tard, ils tentèrent d’imiter ce qui s’était passé dans le foyer. Ils durent faire bien des essais infructueux avant d’arriver à produire un bon métal. Mais ils devaient enfin aboutir à d’heureux résultats ». Qui sait, la petite fille aux allumettes a peut-être inventé le feu ?

Sans décider du processus inventif, Leroi-Gourhan indique que « c’est autour de l’an —3000 que le Proche-Orient paraît avoir franchi le pas de la métallurgie par la réduction des oxydes de cuivre en cuivre métallique. Il est archéologiquement certain que la Méditerranée orientale, au moment de l’apparition du premier métal, connaît le charbon de bois et la manière de construire un foyer à température élevée, possède la chaux dont l’action réductrice est disponible, possède enfin depuis longtemps des oxydes de cuivre utilisés comme colorants et comme fards ; quel que soit le jeu des coïncidences qui ont conduit à mettre tous les agents en cause pour aboutir au métal, les conditions de milieu favorable existent ».

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Enclume de la collection de Pierre Wegmüller exposée au musée du fer à Vallorbe durant l'été 2012. 

La cité, le bronze et l’écriture

La notation la plus ancienne attestant de a connaissance d’un métal se trouve au second chapitre de la Genèse quand Moïse relate la situation de l’Eden et décrit les quatre sources des fleuves arrosant le Jardin : «Le nom du premier était Pison, c’est-à-dire celui qui entourait toute la terre de Havilah, où il y a de l’or, et l’or de cette terre est bon».

Aisément réductibles par l’action du feu, l’or et l’argent sont perçus  dès les premiers temps comme des métaux de parures. Mais l’apparition décisive, celle qui va changer l’outillage et les armes, c’est l’alliage du cuivre et de l’étain; le bronze. Cette acquisition technologique modifie le jeu des sociétés. «Dans la période primitive de la métallurgie, il semble que la question des alliages volontaires, et que ce sont les conditions locales du minerai qui déterminent la présence d’arsenic ou d’étain dans le métal obtenu. Les opérations d’alliage ne reviendront systématiquement que peu à peu, lorsque l’artisanat métallurgique aura définitivement pris sa position d’indispensable auxiliaire  du pouvoir central. Les problèmes métallurgiques sont alors solidaires du développement du système citadin, de la formation des Empires et de l’extension économique vers les sources de minerai. C’est après l’apparition du métal que l’Egypte, le Levant, la Mésopotamie, l’Indus voient se charpenter leur système politique et économique, système dans lequel cité, bronze et écriture apparaissent comme les instruments d’un ordre social nouveau » (Leroi-Gourhan).

Parti du bassin méditerranéen, l’effet civilisateur du bronze atteint les confins européens et extrême orientaux au vingtième siècle avant notre ère. Il se matérialise parfois d’une étrange façon : dans les régions défavorisées on reproduit en matériaux modestes les outils métalliques que la situation économique ne permet pas encore d’acquérir. Ainsi, les haches de pierre verte, couleur du cuivre oxydé, ou en silex blond, teinte du bronze neuf, connaissent une grande faveur. Ce phénomène d’imitation intervient également dans la confection des grandes lames de poignard soigneusement taillées dans le silex blond et polies pour leur donner l’aspect des armes méditerranéennes.

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Enclume de la collection de Pierre Wegmüller exposée au musée du fer à Vallorbe durant l'été 2012. 

Au point que les barbares

L’industrie des métaux, fer et acier exceptés, déjà florissante au temps des Sémiramis, dans l’empire d’Assuérus et sous les rois d’Egypte, rendue si active par l’impulsion des phéniciens et des Carthaginois, ne fit que s’accroître sous la domination des Romains. Ceux-ci réservaient le cuivre à ne nombreux usages ; ils fabriquaient des socs de charrue, des saces, des épées, des fers de lance à partie du minerai extrait des grands gisements de l’île de Chypre, d’Espagne, d’Afrique et d’Arménie. Comme avant eux les Egyptiens et les grecs, les Romains forgeaient le cuivre et ses alliages, savaient les durcir à la suite de recuits successifs et, par la pratique de la trempe, les rendaient propres aux mêmes usages que le fer.

Charles Frémont estime qu’il « n’est pas douteux que les grecs et les Romains n’aient poussé la fabrication des alliages de cuivre, à un degré de supériorité, que nous sommes encore à chercher aujourd’hui dans la composition de nos bronzes statuaires ». Cette maîtrise technologique explique l’emploi surabondant du bronze dans l’outillage, dans l’ornementation, dans les objets courants ; au point que les barbares, déferlant sur les villes de l’empire, utilisèrent les édifices publics et les riches demeures privées comme autant de gisements à exploiter.

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 Enclume de la collection de Pierre Wegmüller exposée au musée du fer à Vallorbe durant l'été 2012.

Des traducteurs de fer et d’acier

La lecture des textes anciens est toujours tributaire des connaissances et des réflexe présents. L’inconnu d’hier hérite des approximations d’aujourd’hui jusqu’à ce qu’un doute radical réactive la vieille question. Ainsi Achille, que savait-il du fer et des métaux ferreux? Au cours des jeux organisés à la mort de Patrocle, que montra-t-il aux Grecs. Etait-ce, comme le traduit Cowper «un bloc de fer immense»? Débat incertain: il semble que les traducteurs de l’Illiade et de l’Odyssée aient mesuré à la légère l’intérêt archéologique de leurs travaux, et que les expressions fer et acier se soient trouvées spontanément sous leurs plumes alors que les mots ainsi traduits désignaient dan l’originale les métaux en général.

Il en va de même pour Sophocle et sa comparaison : «dur comme le fer plongé dans l’eau». En revanche, la description donnée par Aristote, de la préparation de l’acier telle que la pratiquaient les Chalybes, résiste aux chicanes linguistiques. Située au Nord de la Judée, la Chalybie est considérée comme le pays ancien de l’acier, celui d’où provenait le meilleur métal que la bible désigne sous le nom de « fer du nord ». Cet acier pouvait se marteler mais n’était pas susceptible du poli, du brillant et de la dureté de son homonyme actuel.

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Enclume de la collection de Pierre Wegmüller exposée au musée du fer à Vallorbe durant l'été 2012. Enclume forgée avec un pied dasn le tronc. Décoration: deux voûtes gothiques à l'arrière. Originaire du sud de la France. Date: XVe ou XVIe siècle. Poids: 130 kg environ. 

A la difficulté de dater le début du travail du fer se joint aune autre énigme: «Ce sera probablement un sujet continuel de doute de savoir si les légions de César trouvèrent l’art de la fonte de fer en pratique dans la Grande-Bretagne à leur arrivée, ou s’ils l’apprirent aux Bretons pendant leur séjour parmi eux. Ce qui est certain c’est que l’ère manufacturière e métaux date de l’invasion des Romains ; d’anciens lits de cendres dans lesquels se trouvent des coins romains, confirment cette conjecture ». (A. D. Vergnaud).

En dépit de l’importance décisive qui s’attache dans le processus du développement social à la possession du fer, les écrivains de l’antiquité n’évoquèrent que rarement ce sujet et ne se soucièrent jamais de noter les procédés de production des métaux. C’est pourquoi il ne se trouve, pour établir l’histoire de la métallurgie ancienne, que les traces indécises d’un art empirique.

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Enclume de la collection de Pierre Wegmüller exposée au musée du fer à Vallorbe durant l'été 2012. Enclume forgée avec un pied dasn le tronc. Décoration: deux voûtes gothiques à l'arrière. Originaire du sud de la France. Date: XVe ou XVIe siècle. Poids: 130 kg environ. 

Quelques tribus de Germanie

«Les connaissances transmises par les ouvriers d’une même famille ou de proche en proche, sans que les méthodes eussent été décrites ou généralisées, devaient s’épanouir avec la société d’où on les repoussait et qui les tenait systématiquement à l’écart : tel fut le sort de la métallurgie dans le cataclysme qui engloutit Rome. Toutes les connaissances de la métallurgie furent longtemps perdues. L’obscurité qui entoure l’histoire de la fabrication des métaux à l’origine des premières sociétés se renouvelle durant les premiers siècles du moyen-âge. Ainsi que cela s’était déjà passé dans l’antiquité, il semblerait que les peuplades nomades de l’Orient, chez lesquelles sec conservèrent les traditions, les introduisirent de nouveau en Europe, dans leurs émigrations vers l’Occident. D’un autre côté, quelques tribus de la Germanie avaient continué à exploiter les mines de fer et de cuivre, ainsi qu’elles le faisaient dès le temps de Tacite. Mais au milieu de ce mouvement, on n’aperçoit aucun perfectionnement sensible ; l’industrie des métaux reste stationnaire pendant près de mille ans : les préjugés de l’ancienne Rome pèsent toujours sur ces travailleurs énergiques et patients, refoulés dans les lieux incultes». Ch. Frémont)

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Enclume de la collection de Pierre Wegmüller exposée au musée du fer à Vallorbe durant l'été 2012. Enclume forgée avec un pied dasn le tronc. Décoration: deux voûtes gothiques à l'arrière. Originaire du sud de la France. Date: XVe ou XVIe siècle. Poids: 130 kg environ. 

L’autre pierre philosophale

L’or de fous fait le bonheur des autres. Autrement dit, si les alchimistes qui apparurent du VIIe au VIIIe siècle ne réussirent pas la transmutation, leurs recherches passionnées, leur scrupuleuse patience, leurs expériences innombrables cristallisèrent le premier projet encyclopédique. L’alchimie emprunta ses moyens d’action à la métallurgie qui, à son tour, lui prit ses procédés d’investigations. Ainsi les alchimistes introduisirent-ils dans l’étude des minerais et des métaux un système de recherches conduisant à la découverte de leur véritable composition. L’Utopie, comme souvent, matérialisait la périphérie insoupçonnées de son vertige.

A partir de cette période, les mines de fer et les fonderies se développèrent en Saxe, en Silésie, en Suède, au Tyrol, en Hongrie et le travail des métaux se perfectionna. Peu de temps avant la conquête des Normands, (IXe siècle), même les chevaux des barons anglais étaient recouverts d’armures, et dans ces tems de guerres incessantes les ouvriers du fer et de l’acier étaient tenus en haute estime ; chaque chef militaire avait un armurier attaché à sa personne et chargé d’entretenir sn armure et ses armes. Le chef armurier du royaume était un officier d’un rang considérable à la cour des rois anglo-saxon et welsh ; il y jouissait de nombreux privilèges et sa suite était plus importante que celle de tout autre artisan. A la cour des rois welsh, il prenait place après le chapelain et, honneur insigne, buvait de chaque espèce de liqueur que l’on servait à la table du festin.

Outre la vocation guerrière, le métal intervient dans le commerce et la fabrication des monnaies. En l’an 1198, Henri de Casteïlem, chambellan de la cité de Londres, débite  son compte annuel de 379 livres sterling, somme énorme pour l’époque, perçue au titre de l’exportation de l’étain de mines de Cornouailles.

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Enclume de la collection de Pierre Wegmüller exposée au musée du fer à Vallorbe durant l'été 2012. Enclume forgée avec un pied dasn le tronc. Décoration: deux voûtes gothiques à l'arrière. Originaire du sud de la France. Date: XVe ou XVIe siècle. Poids: 130 kg environ. 

Un corps de doctrine

«Pendant  la fin du Moyen-Age et la Renaissance, c’est en Allemagne que les connaissances métallurgiques font les plus grands progrès ; il est donc fort naturel de rencontrer là les premiers auteurs qui aient écrit ex professo sur ces matières, soit pour expliquer les procédés en usage, soit pour les rattacher à un corps de doctrine.

«En tête, figure Georges Agricola, médecin exerçant à Joachimsthal, puis à Chemnitz, localité célèbres par leurs exploitations et leurs usines ; Agricola eut l’occasion d’étudier de près les méthodes de préparation des minerais : ses ouvrages remontent à 1530 et constituent l’ensemble le plus remarquable de la science technique à cette époque. Son traité De re matallica, où sont décrites avec la plus grande précision les opérations métallurgiques de son temps, a été regardé jusqu’au siècle dernier, comme le guide le plus sûr. Ecrivain consciencieux, plein d’originalité, il parle le premier du bismuth, entrevoit le secret de la liquidation, et laisse des renseignements sur la minéralogie des anciens, aussi bien que sur les réactions pratiquées dan les ateliers» (Ch. Frémont).

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Enclume de la collection de Pierre Wegmüller exposée au musée du fer à Vallorbe durant l'été 2012. Enclume forgée, sur le socle du pilastre, écusson avec croix latine. Originaire de Lorraine. Multifonctions. Datation: probablement 1717. Poids: 200 kg environ.

Une multitude de petites communautés

Avant le XIIIe siècle, on ne rencontre que des indices épars de groupements ouvriers. Ainsi au Ixe siècle, dans l’enceinte des grandes abbayes, existait pour la première fois, sinon une corporation, du moins une réunion d’ouvriers travaillant le fer ; c’était le cas à Saint-Gall et à Saint-Riquier.

Le Livre des Métiers nous permet de mesurer l’évolution réalisée en quatre siècles. Les ouvriers qui travaillaient les métaux communs, tels que le fer, le cuivre, la laiton, l’archal, l’étain, avaient essaimé en une vingtaine de communautés, qui présentèrent chacune des règlements particuliers. La grande division de ces corporations est la preuve de leur indépendance réciproque. Ces artisans jouissaient tous e la franchise du métier, et emblent avoir profité  de cet immense avantage pour se séparer le plus possible, pour se répartir en une multitude de petites communautés ouvrières. La liste des corporations du métal est particulièrement longue, et nous n’entreprendrons pas d’évoquer en détails l’histoire et l’outillage de chacun de ces métiers, nous contentant des plus significatifs et des plus singuliers. Cependant, avant de retrouver les artisans de la forge, égrenons la litanie métallique des aiguilliers, argenteurs, arquebusiers, balanciers, batteurs d’or, boutonniers en métal, chaînetiers, chaudronniers, ciseleurs, cloutiers, couteliers, doreurs, éperonniers, épingliers, faiseurs d’orgues, ferblantiers, fourbisseurs d’armes, fondeurs, horlogers, monnoyeurs, orfèvres, plombiers, potiers bimblotiers, serruriers, taillandiers, tireurs et fileurs d’or… sans oublier les groupements anciens des vrilliers, heaumiers, greffiers, boîtiers, tréfiliers, batteurs d’archal et autres bloucliers.

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Enclume de la collection de Pierre Wegmüller exposée au musée du fer à Vallorbe durant l'été 2012. Enclume forgée, sur le socle du pilastre, écusson avec croix latine. Originaire de Lorraine. Multifonctions. Datation: probablement 1717. Poids: 200 kg environ.

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