Le maillet, le marteau et l’enclume,

de Vulcain à Thor

ou le mythe de la puissance

Par Jean-François Blondel, extrait de Les outils et leurs symboles,

éditions Jean-Cyrille Godefroy, 192 p. 2004. Extrait.

(…) Faisant un retour vers le passé, au hasard de nos recherches nous avons trouvé le dessin d’au autel gaulois représentant le «dieu au maillet» (1), ainsi nommé parce qu’il tient un maillet, outil qui le caractérise. C’est en effet l’incarnation de Taranis. Taran dans le langage celtique, veut dire tonnerre. Pour beaucoup de peuplades, le tonnerre était produit par un marteau. Dans la mythologie germanique, le dieu du tonnerre et de la foudre, c’est Thor qui avait cet instrument pour attribut. On dit que le Thor ou Donner de Germains n’était pas seulement le dieu terrible au marteau, mais aussi le dieu de lumière, le dieu bienfaisant. Il dispense la chaleur, fait que les moissons mûrissent, dompte les monstres, écarte les fléaux. Le marteau, avant de devenir l’attribut d’un dieu, avait été considéré comme une sorte de talisman. Voilà pourquoi, peut-être, on le trouve sculpté sur les parois de certains dolmens armoricains et sur les tombes paléo-chrétiennes dans le midi de la France où il reparaît sous le nom «d’ascia», dans des dédicaces funéraires.

Bigorne 2 expo W Vallorbe 2012

Bigorne de la collection de Pierre Wegmüller exposée au musée du fer à Vallorbe durant l'été 2012.  

Dans la symbolique, le maillet comme le marteau, sont représentés par le «T» ou «Tau» de l’alphabet des Grecs, qui correspond à la lettre «t» de notre alphabet. Il n’est pas rare de voir le «T» apparaître dans les marques lapidaires, à voir plus loin. Dans la Bible, et plus exactement dans un passage d’Ezéchiel, l’Eternel recommande de marquer sur le front avec le signe du « Tau », «les hommes qui soupirent et qui gémissent de toutes les abominations commises, pour qu’ils ne soient pas exterminés». Ce «Tau» avait la valeur d’un signe qui protégeait. Comme on le rencontre dans un grand nombre  de marques lapidaires, on  peut se demander s’il n’avait pas valeur de pantacle ou de talisman et si les compagnons qui l’employaient comme marque de bûcheron avaient connaissance de sa véritable signification. (…)

Le marteau est l’outil du forgeron (de même que la pince et la tenaille) et de tous ceux qui travaillent le fer avec l’aide du feu. Les forgerons, écrira Paul Sébillot (2), qui tiraient de la forge des blocs de métal incandescent et les frappaient de leurs lourds marteaux pour leur faire prendre la forme qu’ils désiraient, devaient être plus estimés que les ouvriers dont l’état n’exigeait pas de si grands efforts musculaires. Et il ajoutera : «Les forgerons qui semblaient jouer avec le feu et en avoir fait un serviteur, qui savaient assouplir le métal le plus dur et le transformer à leur fantaisie en objets tour à tour puissants ou délicats, paraissent supérieurs aux autres artisans». Il n’existait pas un corps de métier qui pût se passer de leur concours.

Les légendes faisaient des premiers forgerons des dieux ; ils avaient souvent une taille et une force supérieures à celles des autres hommes. En Grèce, Vulcain et Dédale passaient pour les inventeurs de l’art de traiter les métaux; dans la Bible, Tubalcaïn serait, lui aussi, «l’inventeur de l’art de travailler les métaux». Les cyclopes, les titans, qui forgèrent la foudre de Jupiter, étaient des géants, et ceux qui travaillaient dans les forges de l’Etna, sous la direction de Vulcain, étaient si puissants que parfois leurs coups de marteau ébranlaient la Sicile et les îles voisines. 

Bigorne 3bis expo W Vallorbe 2012

Bigorne de la collection de Pierre Wegmüller exposée au musée du fer à Vallorbe durant l'été 2012.  

Pour en terminer avec les contes et légendes des forgerons, rappelons que chez les peuples du Nord et des bords de la Baltique, le dieu Ilmarinen avait inventé la forge ; c’était lui qui avait forgé la voûte du ciel et martelé la voûte de l’air, « les faisant si bien unis que les coups de marteau et les morsures des tenailles n’y paraissaient pas… ».

Dans notre précédent ouvrage (3), nous avons relaté l’histoire de l’ouvrier Biscornet qui aurait ferré les célèbres pentures de Notre-Dame de Paris, après avoir vendu son âme au diable qui lui aurait en échange fourni les flammes de l’enfer. Le diable est toujours présent dès qu’il est question des flammes et de la fournaise. Aussi, les contes et légendes populaires ne manquent pas à ce sujet.

Paul Sébillot, dans ses légendes des métiers, relate un certain nombre de traditions et d’usages concernant les forgerons. Ainsi :

«Le tablier de cuir des forgerons, qui n’est pas un outil, certes, mais une protection inhérente au métier, constitue une sorte d’insigne de la profession, et ils ne le quittent guère. La prise du tablier est fêtée en certains pays et il est probable qu’autrefois, elle avait le caractère d’une véritable initiation, dont la coutume actuelle n’est qu’une survivance affaiblie. Dans la Sarthe, quand un apprenti forgeron met le tablier de cuir, on le baptise. Il va au cabaret avec ses camarades, chacun prend une verrée de vin rouge puis le verre vide est enduit de vin et appliqué sur l’envers du tablier où il marque un rond : chacun écrit son nom au milieu ; c’est une sorte de cachet. En Bretagne, lorsqu’un maréchal a un tablier neuf, il se rend à l’auberge et ses camarades le «contrôlent». Ils tracent sur l’envers une marque à l’encre ou font chauffer une pièce de monnaie ou un fer qui laisse son empreinte sur le cuir ; à chaque «contrôle», le maréchal ferrant doit payer un pot de cidre.

Parmi les coutumes et superstitions des forgerons, on raconte que Saint Bernard tient le diable enchaîné dans quelqu’une des montagnes qui environnent l’abbaye de Clairvaux : c’est pour cette raison que les maréchaux du pays ont coutume de frapper, tous les lundis, avant de se mettre en besogne, trois coup sur l’enclume, comme pour resserrer la chaîne du diable, afin qu’il ne puisse s’échapper.

Bigorne 4bis expo W Vallorbe 2012

Bigorne de la collection de Pierre Wegmüller exposée au musée du fer à Vallorbe durant l'été 2012. 

En France et en Belgique, les forgerons et la plupart des ouvriers du marteau ont pour patron Saint Eloi. En fait, ce saint était un orfèvre de talent, mais non un forgeron ; le peuple l’a considéré comme le saint patron de métiers où l’on travaille les métaux et en particulier le fer.

Avant 1836, aux forges de la Hunaudière, près de Châteaubriant, les forgerons fêtaient la Saint Eloi. Comme elle tombait le 1er décembre, alors que l’établissement était en pleine activité, elle était remise au lendemain de la Saint-Jean où tout le monde chômait, excepté le fourneau. Après la messe à la chapelle, on se rendait  la forge pour «fleurir le marteau». Le directeur, le commis et toutes les dames, ainsi que le curé, assistaient à cette cérémonie : chacun prenait un clou et l’enfonçait dans le bouquet pour le fixer solidement au marteau. C’est alors que les ouvriers entonnaient ave un entrain merveilleux la chanson des forgerons :

C’est aujourd’hui la Saint Eloi,

Suivons tous l’ancienne loi ;

Enclume 7 expo W Vallorbe 2012

 

Il faut fleurir le marteau,

Portons-lui du vin nouveau.

 

Saint Eloi avait un fils

Qui s’appelait Oculi ;

Et quand le bon saint forgeait

Son fils Oculi soufflait.

 

A vot’santé, bons marteleurs !

Sans oublier vos chauffeurs,

Et vous autr’ p’tits forgerons

Qui assez pour bons garçons.

 

S’il y a des filles dans nos cantons

Qui aiment bien les forgerons,

Elles n’ont pas peur du marteau

Quand elles sont dessus le haut.

 

Allons à la messe promptement,

M’sieur le curé nous attend,

La messe il va nous chanter,

Il nous faut aller l’écouter.                                                 Enclume de la collection de Pierre Wegmüller exposée au musée du fer à Vallorbe durant l'été 2012. 

 

«Devoir en boutique» des Compagnons Maréchaux du Devoir (vers 1875)

A la veille de la Saint Eloi, selon la coutume, trois compagnons «maréchaux» en tenue, se rendent «à la boutique», chez le patron, afin de l’inviter à leur fête. Selon la tradition, le «rouleur», chez le patron, afin de l’inviter à leur fête. Selon la tradition, le « rouleur » fait, devant lu, le rite du « passage de la canne »n ou « Devoir en boutique ».

L’atelier ù se passe la scène est dans la partie gauche de la gravure, au fond paysage et marine, un temple, dans le lointain les trois pyramides. Derrière les trois compagnons, maître Jacques, et encore derrière, apparaît Saint Eloi avec sa crosse dans la main gauche, et son marteau dans la main droite. Il est le saint patron des métallurgistes. On voit en avant les deux colonnes légendaires du temple de Salomon, ornées de fer à cheval (« Bouquets de Saint Eloi »), de cannes et de divers attributs (marteaux, pinces…) appartenant aux maréchaux-ferrants, ainsi que le coffre à trois serrures. Remarquons le livre ouvert et le niveau posé contre un petit autel ( ?), situé non loin de Saint Eloi. Cette gravure est très riche en emblèmes compagnonniques.

(1)   Tiré de la revue Le Compagnonnage, n° 185 et 186, de janvier et février 1935.

(2)   Paul Sébillot : Légende et curiosités des métiers, réed. Jean-Cyrille Godefroy, Paris 2000, 672 p.

(3)   Jean-François Blondel : Légende des cathédrales, édit. Jean-Cyrille Godefroy, Paris 2002, 192 p.

Enclume 19bis expo W Valorbe 2012

 Enclume de la collection de Pierre Wegmüller exposée au musée du fer à Vallorbe durant l'été 2012. Enclume coulée en fonte de fer. Décoration: détruite par des iconoclastes. Métier: multifonction, étampage. Originaire de France. XVIe siècle (?). Poids: 130 kg environ. 

Enclume 19quint expo W Vallorbe 2012