Le forgeron

André Velter et Marie-José Lamothe, extrait du Livre de l’outil,

éditions Messidor-Temps actuels, Paris, 478 pages, 1986.

 

Le forgeron n’existe pas pour lui-même, ne travaille pas sous sa propre bannière. Il met au feu un fer anonyme qui trouvera son emploi et son nom chez le maître artisan. Ainsi, de nombreux métiers du métal possèdent leur forge, et les ouvriers qui s’y activent n’obéissent à aucun dicton : en forgeant, ils deviennent serruriers ou taillandiers, couteliers ou maréchaux-ferrants.

Avant le déluge pourtant, la séparation des tâches ne s’étant pas encore imposée, un ancêtre commun apparaît en premier point de fusion de la Genèse. On l’appelle Tubalcaïn, fils de Lamech, et les traducteurs le présentent façonnant le fer au verset 23 du chapitre IV, 3070 ans avant J. C. C’est le forgeron-père, et après lui, la dispersion.

Enclume 34 expo W Vallorbe 2012

Enclume de la collection de Pierre Wegmüller exposée au musée du fer à Vallorbe durant l'été 2012. Enclume forgée, empattement à deux étages, deux sceaux de Salomon, croix latine sur triangle, croix de Malte. Multifonctions. Originaire des Vosges. Datée de 1734. Poids: 120 kg environ.

Le rapport de l’élégance

Nous nous attarderons donc sur la forge et ses accessoires puis qu’ils investissent un angle, un mur ou le centre de chaque atelier. Généralement le foyer est adossé contre un gros mur au-dessous d’un corps de cheminée dans lequel s’enlève la fumée. Mapod, dans son Manuel du forgeron, décrit une autre disposition qu’il considère comme idéale. Cette forge «différait des forges ordinaires en ce qu’elle était construite au milieu de l’atelier ; la partie inférieure faite en briques et de forme circulaire s’élevait sur un soubassement fait avec de larges pierres carrées à demi noyées dans le sol. On avait réservé dans ce bâti de briques une espèce de four destiné à contenir le charbon, les outils, les pinces, les broches et autres ustensiles. Le bâti circulaire en briques était couronné par un vaste tablier en tôle forte, renforcée sur les bords relevés d’une tringle de fer circulaire, sur laquelle était repliée la tôle. Ce tablier dépassant le bâti de trois décimètres environ était supporté par des poteaux en fer forgé, scellé dans le corps du bâti.

Au centre du tablier s’élevait de 25 centimètres le contre-foyer en briques à plat, servant d’appui aux deux foyers opposés. Le garde fumée que l’on nomme le ventail ou vulgairement la hotte, affectait la forme d’un vaste entonnoir de tôle renversé, se terminant par un tuyau coudé qui faisait passer au dehors la fumée et la vapeur du charbon. Deux soufflets de dimension moyenne alimentaient les deux foyers. Cette forge avait cela de commode qu’on pouvait tourner autour et forger deux personnes à la fois sans risque de se rencontrer et de se gêner l’un l’autre : mais c’est particulièrement sous le rapport de l’élégance qu’elle attira mon attention».

Enclume 34bis expo W Vallorbe 2012

Enclume de la collection de Pierre Wegmüller exposée au musée du fer à Vallorbe durant l'été 2012. Enclume forgée, empattement à deux étages, deux sceaux de Salomon, croix latine sur triangle, croix de Malte. Multifonctions. Originaire des Vosges. Datée de 1734. Poids: 120 kg environ.

L’eau sur le feu

A proximité du foyer, l’ouvrier doit disposer d’un baquet à charbon avec une pelle de bois ou de fer, ou plus simplement une main de fer qui est une petite pelle très courte en tôle repliée ; il doit également atteindre d’un geste aune auge de pierre remplie d’eau où attend un goupillon fait en crin et en fer, servant à jeter de l’eau sur le feu pour l’animer.

En outre, ce feu de forge doit être constamment maîtrisé. A cette fin, le forgeron dispose de trois accessoires : deux tisonniers et un coûtre de forge. Le tisonnier droit, ou pointu, va soulever le feu, crever la calotte de charbon, déranger les braises pour voir dans le foyer l’état d’avancement de la fusion du métal. Le tisonnier coudé ramasse le feu, le concentre, ramène les charbons épars ; de surcroît, il permet d’extraire de mâchefer qui peut obstruer le passage du vent.

Le coûtre de forge, ou pic, remplit à peu près les mêmes fonctions que les tisonniers, mais on l’utilise surtout pour décroûter et nettoyer le foyer. Son tranchant détache plus aisément et plus efficacement les blocs de mâchefer.

La servante ou chambrière est, dans l’action, le troisième bras du forgeron. Lorsque celui-ci se trouve aux prises avec une longue barre de fer qu’il faut chauffer, le bras à crémaillère de la servante lui vient en aide : en effet, elle maintient, aussi longtemps que nécessaire, l’objet au feu, libérant ainsi l’ouvrier d’une attente fastidieuse. Ce reposoir qui affecte des formes variables —tantôt c’est un double crochet fait en S : tantôt u simple Y enfoncé dans le sol ou sur un billot— se présente fréquemment sous l’aspect d’une potence dont le pendu règlerait la hauteur de soutien.

Enclume 34quart expo W Vallorbe 2012

Enclume de la collection de Pierre Wegmüller exposée au musée du fer à Vallorbe durant l'été 2012. Enclume forgée, empattement à deux étages, deux sceaux de Salomon, croix latine sur triangle, croix de Malte. Multifonctions. Originaire des Vosges. Datée de 1734. Poids: 120 kg environ.

La prise des parenthèses

Lorsqu’il retire sa pièce du feu, le forgeron a recours aux pinces. La pince fait partie de ces outils, à vocation multiforme dont l’emploi se retrouve dans de très nombreux métiers. L’arsenal de la forge en recèle cinq ou six types différents, dont seules les dimensions varient.

Le principe des pinces ordinaires ou tenailles droites, c’est d’être composées de deux branches de fer contournées simplement superposées à l’endroit du croisement et assemblées avec une forte goupille rivée des deux côtés.

Les pinces coudées à platebande servent à tenir les fers plats comme les pinces rondes saisissent et maintiennent la barre qu’il faut battre par l’autre bout, comme les tenailles à fer carré, destinées au petit fer carré, qui bloquent exactement sa section, de même les tenailles goulues, pour les objets ronds d’u petit diamètre, sont-elles d’une prise impeccable ; enfin les tenailles croches servent, suivant la forme du fer, de fortes sections carrées ou des barres de gros diamètre ; très allongées, elles font songer, avec leurs branches asymétriques, à des guetteurs de fusion.

Enclume 49bis expo WVallorbe 2012

Enclume de la collection de Pierre Wegmüller exposée au musée du fer à Vallorbe durant l'été 2012. 

Marteaux, chasses et mandrins

Les marteaux tiennent le rôle central dans la geste de la forge. L’artisan en possède toute une gamme : de très gros qu’il manœuvre à deux mains et qu’il nomme à devant ou à traverse ; des marteaux à main à panne de travers ou à panne droite ; des marteaux d’établi qui servent également à bigorner ; des marteaux à tête plate pour dresser et planer le fer ; des marteaux à tête ronde et demi-ronde pour relever et emboutir les pièces courbes.

Cependant les marteaux les mieux adaptés ne remplissent pas toujours le but qu’on se propose d’atteindre. Le forgeron a donc recours à ses chasses, tranches et mandrins. Les chasses sont des marteaux intermédiaires, sortes de masses que l’ouvrier interpose entre la pièce à forger, sur l’enclume, et le marteau qui frappe. Selon leurs formes, elles permettent de produire un angle rentrant, un enfoncement arrondi ou carré et ainsi de suite. Il s’en fait d’ailleurs autant que peuvent l’exiger les détails particuliers de chaque façonnage. Les tranches ainsi que les chasses servent à former le fer rouge sur l’enclume, mais leur principale fonction est de le découper, de l’amincir. «Il arrive souvent qu’à l’endroit d’une soudure, le fer qu’on a amorcé et refoulé se trouvant trop gros, il est nécessaire d’en enlever le surplus ; cet office est celui des tanches, comme de fendre les fers où l’on doit introduire de l’acier ou bien encore de diviser un bloc de fer en plusieurs branches, ou de le couper tout-à-fait. Le besoin des tranches se fait souvent sentir ; aussi leur forme est-elle fort variée : tantôt elle approche de celles de ces masses que nous nommons merlins, avec lesquelles on fend le bois, tantôt plates et larges de taillant, elles ressemblent à une cognée ; mais ces formes sont difficiles à donner et les taillandiers seuls s’en acquittent convenablement. Le forgeron donne à ses tranches une forme plus simple». (J. Allarousse)

Les poinçons et mandrins sont des outils à percer le fer et à donner intérieurement au trou les formes et dimensions souhaitées. Le poinçon s’utilise soit fixé à un manche si la pièce à percer est forte, soit à la main si l’ouvrage est plus mince. Lorsqu’avec un poinçon, le forgeron a troué la matière en ignition, il fait appel au mandrin d’acier pour modeler la percée, rendue à volonté ronde, carrée, elliptique ou rhomboïde.

Enclume 49quint expo W Vallorbe 2012

 Enclume de la collection de Pierre Wegmüller exposée au musée du fer à Vallorbe durant l'été 2012.  

L’étau, l’étampe, l’enclume

L’étau à chaud doit être fort, trapu, ramassé. Il se range parmi les ustensiles qui forment les accessoires de la forge ; en effet, il est placé à proximité de celui-ci, afin que le fer puisse y être calé sitôt qu’il sort du feu.

Les étampes sont pour les forgerons ce que les rabots à moulures sont pour les menuisiers. Elles servent à faire les doucines, les talons renversés, le long des plates-bandes qui doivent être ornées. Une étampe, c’est une masse de fer dans laquelle est gravée en creux et quelquefois en relief, la figure qu’on veut exécuter en fer. Elle se fixe sur l’enclume avec des bides métallique.

«Les forgerons font eux-mêmes leurs étampes. On forge un ou deux morceaux de fer plat, sur lesquels on soude une planche d’acier en ayant soin d’amonceler l’acier à l’endroit où le creux doit avoir lieu. On chauffe fortement ces deux parties ; on place le modèle entre elles et on frappe sur l’étampe supérieure jusqu’à ce que le modèle soit entré dan la matière. Ce modèle ou noyau doit être en fer, trempé en paquet, ou bien en acier trempé et revenu couleur d’or ». (L. Allarousse).

Tous les outils que nous venons d’inventorier répètent dans l’atelier un va-et-vient incessant : du feu à la table de l’enclume. Celle-ci centre sonore du lieu, gouverne toute l’activité ; elle supporte les coups mais indique aussi les ordres du maître forgeron. Il existe en effet un code de commandement qui s’exprime au gré du marteau, selon qu’il frappe plus ou moins clair, qu’il racle plus ou moins long. Qu’un aide laisse le mâchefer étouffer le foyer et un éclat impérieux lui enjoint de briser aussitôt ce qu’e parler d’atelier, on nomme «une cervelle d’apprenti»…

Enclume 49sex expo W Vallorbe 2012

Enclume de la collection de Pierre Wegmüller exposée au musée du fer à Vallorbe durant l'été 2012. 

L’enclume proprement dite est composée de fer et d »acier ; le fer pour toute la partie inférieure, l’acier par le dessus, la planche. Cette dernière offre la figure d’un parallélogramme terminé d’un bout par une section droite et de l’autre par une partie arrondie conique, la bigorne ou bigorneau ; elle est percée près du bout d’un trou incliné destiné à recevoir les tranchets et les tasseaux.

L’achat d’une enclume suppose une oreille exercée et subtile, car c’est au son du marteau que se décèlent les gerçures, l’acier trop dur ou trop tendre ; et ce qui avertit, dans l’oreille, du défaut que l’œil n’a pu découvrir, c’est un osselet qui vibre et s’appelle, à propos, une enclume… Evocation synonyme qui peut finir, pour peu que le forgeron lève la tête, au sommet d’un cumulo-nimbus qui, lui aussi, a nom d’enclume !

Après tout, l’home qui transforme le métal pour l’adapter à ses besoins poursuit un rêve, celui d’une humanité qui sans cesse, imagine qu’elle produit. L’auteur des prestigieuses grilles de la place Stanislas à Nancy, jean Lamour, en célèbre les fastes : «Dire d’un art, celui de la forge, qu’il est de la plus haute et de la pus savante antiquité, que la vérité et l’erreur se sont réunies pour en faire l’une l’élève et l’autre l’apothéose, c’est montrer assez qu’il a été mis au rang des premiers besoins».

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Goteineko hilherrian (2013)

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