Les enclumes de rêve

d’Eduardo Chillida

Extrait de la monographie de Claude Esteban sur Eduardo Chillida, Maeght éditeur, 208 pages, 1971

Enclumede rêve XVII

Enclume de rêve XVII par Eduardo Chillida, 1966, fer et granit.

La première de ces Enclumes donne en quelque sorte la note d’ordre inaugural: la forme s’y développe, bien assurée —étrave dans l’espace, nef avec ses châteaux, quille légère et balancements. Enclume II, dont on comprend sans peine que Braque l’ait «reconnue», esquisse l’envol d’un oiseau dans ses fers larges, calmement lancés sur le ciel, ses grandes plages planes d’équilibre. Mais Enclume III vit déjà avec une sorte d’avidité la bataille du signe contre lui-même. Cette enclume n’est plus l’assise native où le fer a destin d’être battu: hier invulnérable sous les coups, il semble qu’elle soit devenue pour le marteau le théâtre même de ‘attaque. Etonnant apologue… Ce qui servait à forger —l’assurance première, la partenaire immuable de l’effort— est à son tour forgé, incurvé, distordu. Ce bloc, ce calme bloc de jadis, subsiste —mais à l’état d’échancrure. L’enclume — rien d’autre qu’un matériau travaillé par quel «rêve» hors du commun qui dénie sas fatalité au partage habituel du monde !... Retournant ainsi l’outil contre soi, Chillida porte le conflit, plus manifestement encore que dans les Fers de tremblements, au cœur de son projet. L’enclume doit mourir à son trop clair génie pour renaître forgeronne, non plus d’objets multiples, diversifiés dasn l’étendue — mais forgeronne de l’espace lui-même. Il lui faut traverser le temps de l’agonie: elle, la fille dure d’Héphaïstos, la préférée, voici qu’elle est livrée à l’empire du feu, aux éclairs qui jaillissent d’elle, hier sans la blesser. Et Enclume V n’est plus que l’âme impatiente de la forge: dénégation de sa densité, de sas consistance opaque, elle s’ouvre en un déchirement de ramures. «Papillon en cendres démembré» écrivait Góngora de la yeuse torse qui se consume.

Un rêve, oui, l’appel d’une voix perçue ailleurs, ont guidé cette main qui bat le fer au point d’y incorporer, vive, la substance poreuse de l’air — l’air alentour, l’air au-dedans, et se jouant de tout l’effort qu’il a fallu porter au métal noir pour le réduire!... Enclume IX, Enclume XI parachèvent ce mouvement d’ascension: le fer y figure une manière de rythme invocateur, une invitation lancée à l’espace innombrable. Voilures désirantes — rêvant de sphères et de constellations, aspirant à cette harmonie courbe où le temps et l’étendue s’épousent en conjonctions parfaites. D’autres enclumes naîtront encore. Mais ce qui fut longtemps l’inquiète expectative de la forme palpite maintenant d’un souffle silencieux. Ces enclumes ne pèsent plus. Elles gravitent, aériennes, sous le soleil.

Enclume de rêve XII

Enclume de rêve XII par Eduardo Chillida, 1954-1962, fer et granit.

Enclume de rêve IV

Enclume de rêve IV par Eduardo Chillida, 1954-1958, fer et bois.

Enclume de rêve II

Enclume de rêve II par Eduardo Chillida, 1954-1958, fer et bois.

Enclume de rêve XIII

Enclume de rêve XIII par Eduardo Chillida, 1954-1962, fer et bois.