L’enclume

L’outil, dialogue de l’homme avec la matière

Par Paul Feller et Fernand Touret, éditions Albert de Visscher, 226 p. 1987.

Reédit. EPA Hachette, 312 p. 2004.

Fondateur du Musée de l’outil et de la pensée ouvrière à Troyes, le Jésuite-forgeron Paul Feller est un grand spécialiste de l’outil et du travail manuel. Voici le chapitre sur l’enclume extrait de son ouvrage majeur. 

Enclume 16ter expo W Vallorbe 2012

Enclume de la collection de Pierre Wegmüller exposée au musée du fer à Vallorbe durant l'été 2012Enclume forgée avec pilastre rond sur un socle. Décoration: gueules de loup sur le premier étage des empatements. Métier: maréchalerie. Originaire de Fribourg. Datée de 1786. Poids: 130 kg environ. 

Le billot, gros bloc de bois pris en travers en travers d’un tronc d’arbre, qui supporte l’enclume se retrouve dans toutes les formes jusqu’à nos jours. Il tient l’enclume bien en place et assure l’élasticité nécessaire à toute frappe sur métal. On le fiche en terre ; au fond du trou on a placé de quoi assurer une base solide.

L’antiquité classique accorde aux dieux forgerons le don de l’enclume (comme de tous les outils et procédés de la forge) ; elle est, avec le marteau, l’insigne de Vulcain ; mais il faut se garder des représentations qui montrent déjà des formes tardives, évoluées, que l’on ne doit pas considérer comme primitives.

Le haut Moyen Age européen offre peu de représentations d’enclumes, les formes varient du tas massif à la bigorne. Par contre, à partir du XIIIe siècle, nous voyons fleurir une riche iconographie, qui nous montre encore la coexistence d’aspects divers ; mais incontestablement l’évolution vers deux modes, qui continueront à coexister : l’enclume plate en tas (qui sera celle de l’armurerie) en l’enclume cornue. Il se dessine que la bigorne classique conquiert hautement la forge et la maréchalerie. L’évolution particulière de certains métiers du métal (armurerie, serrurerie, chaudronnerie, etc.) précisera certaines adaptations qui subsistent : des tas fichés ou posés, où la table s’évase et se courbe, la bigorne à pied fiché, étroite et longue où la table a presque totalement disparu (potence). Notre enclume à bigorne, qui, avec quelques légères variations est l’outil essentiel de la forge du XVIIe au XXe siècle est une masse de fer forgé, dont la partie supérieure plate (la table) est acérée, ainsi que les deux extrémités (les cornes). On distingue :

Le ventre (quelquefois poitrine ou estomac), bloc de fer massif qui constitue le corps, et monté jusqu’au plat supérieur appelé table. Les cornes (quelquefois des branches), l’une conique, dite ronde, l’autre en pyramide (dite carrée) dont les parties supérieures (un triangle pour la corne carrée, une ligne pour la corne ronde) sont exactement dans le plan de la table.

Les pieds, qui sont à la base du ventre, s’évasent un peu vers l’extérieur (condition de bonne stabilité). Ils sont deux au moins, de part et d’autre dans la direction des cornes, quelquefois chacun se sépare en deux parties portantes. Ils reposent directement sur le billot bien à plat.

Sur la table, vers un coin (en général du côté de la corne ronde), se trouve un trou à ouverture carrée, qui s’ouvre transversalement, à moindre ouverture : c’est l’oeil (quelquefois hirondelle), destiné à recevoir les crochets, tasseaux ou tranches.

Enclume 16quint expo W Vallorbe 2012 

La fabrication de l’enclume

Nous ne parlerons ici que des enclumes les plus répandues, les enclumes des forgerons, taillandiers, serruriers et autres artisans du fer, qui sont en fer forgé ou acéré. Ces enclumes sont des masses de fer, acérées dans la partie supérieure et jusqu’aux extrémités des bigornes. Elles ont avec les grands essieux, les axes de roues hydrauliques, les plus grosses pièces qu’on ait travaillées en forgé jusqu’au XIXe siècle. Pour forger les bonnes enclumes, on forge et on étire au marteau des parallélipipèdes de fer bien épuré. On y soude des ringards (c’est-à-dire des barreaux de fer) pièces « postiches » qui serviront à les manier plus facilement à la forge et sur le tas et qu’on retranche quand l’enclume a été forgée et soudée aux endroits où elle doit l’être.  

On trouve l’enclume aux premiers temps de l’âge de bronze, imitaient les formes de la pierre polie, les premiers objets de bronze imitaient les formes da la pierre polie, les premiers objets de fer sont martelés comme ceux qui les précèdent (dans les mêmes formes) à l’âge de bronze. Aussi peut-on légitimement penser que les premières enclumes à forger à chaud, ont été peu différentes des tas c=de chaudronnier, qui servent à modeler le bronze malléable au marteau.

Mais si les exigences du fer sont impérieuses, les facilités qu’il apporte sont exceptionnelles : il ne peut se modeler qu’à chaud ; mais il se modèle et se soude alors facilement (ce qui n’est pas le cas du bronze et l’époque de la Tène III cherche une forme qui soit mieux appropriée aux desseins de la forge. Elle semble l’avoir trouvée aux débuts de l’époque impériale romaine, sous une forme classique encore actuelle : la bigorne.

La longue coexistence, dans les pays méditerranéens, du bronze et du fer maintient une forme en tas, compacte, à table carrée ; une forme unicorne et diverses formes ayant une ou deux avancées courbes. Déjà le dualisme se propose : enclumes posées sur le billot, enclumes encastrées. La plus ancienne bigorne connue serait celle qui fut trouvée à Szalaczka (près de Kopervâr Hongrie) qui remonte à la Tène III ; elle est à pied fiché.

Enclume 16-11 expo W Vallorbe

Pour faire une enclume ordinaire, on forge quatre parallélipipèdes rectangles semblables entre eux ; on les soude deux à deux à chaude portée ; puis, de la même façon on soude les deux blocs entre eux. Le tout constitue le corps de l’enclume. Il s’agit de joindre au corps ainsi obtenu toutes les mises qui sont nécessaires.

Les ringards temporaires ayant été tranchés à ras, on en place un autre appelé jauge au milieu d’un des petits côtés du corps. C’est une forte barre carrée qui entre d’un bout dans un trou ménagé à cet effet dans la masse de fer ; et de l’autre dans un long rouleau de bois cerclé de fer. Ce rouleau est suspendu par son milieu dans une potence mobile. L’ouvrier qui va guider cette masse de fer, tant au feu que sur le tas, appelé jaugeur, la manoeuvrera de l’autre bout du rouleau, par une manivelle transversale. On chauffe le corps de l’enclume en le transportant à la grande forge. On place directement sur les charbons la face où seront soudées les mises de fer sur de petites forges. Les mise de fer qui sont ainsi soudées constituent les pieds et la poitrine (ou estomac) de l’enclume. Il faut ensuite lui rapporter les deux bouts ou cornes. On fait alors chauffer à nouveau à la grande forge le corps ainsi obtenu, de façons qu’il chauffe fortement à l’endroit où doit se rapporter la mise qui constituera la corne. Celle-ci chauffe à petite forge.

Enclume 16sept expo W Vallorbe 2012

Quand on a soudé les pièces qui constitueront les cornes, on doit souder, tant sur la table que sur les cornes, une mise d’acier en plaques. Cette opération d’acérage de la partie supérieure est difficile et seuls les ouvriers très qualifiés en étaient capables. On trempe ensuite l’enclume. Pour cela, on la renverse sur un grille à charbon ; et quand la température est à point, on l’immerge dans un grand cuveau plein d’eau.

Les forgerons quia achetaient leurs enclumes aux taillandiers « testaient «  cette enclume « au son » et à la lime. Elle pouvait ne pas leur convenir quant à la trempe et donc à la dureté de la table. Mieux valait acheter une enclume plutôt dure, quitte à la faire revenir un peu. Mais faire revenir une enclume était une opération délicate. Seuls les grands forgerons pouvaient le faire.

AAA côté des enclumes classiques, celles des forgerons, il existe des enclumes de formes très variées. Une dizaine de formes secondaires sont assez fréquentes ; mais il n’était pas rare, jusqu’au début du XXe siècle de voir certains aménagements particuliers, correspondant à des utilités personnelles. Dans certains métiers, comme ceux du chaudronnier, de ferblantier, de charron, de tonnelier, la bigorne s’allège et s’allonge, le corps se rétrécit, jusqu’à se présenter comme une potence en T. Certains métiers donnent à l’enclume des formes qui permettent les opérations qui leurs sont propres. Ainsi s’explique le boudin qui est sur la table des enclumes de couteliers: il permettait de faire le creux latéral des rasoirs.

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La potence et les enclumettes, les tas de suage, sont à «pied fiché» : c’est-à-dire terminés par une pyramide de section rectangulaire qui s’enfonce dans le billot et s’y appuie sur un épaulement. L’armurerie avait mis en œuvre, vers la fin du Moyen Age et jusqu’au XVIIIe siècle, des enclumes sans cornes, à la surface plane en courbe d’une grande variété de formes. II en subsiste quelques exemplaires dans la dinanderie et l’orfèvrerie. Les ouvriers du cuir se servent en guise d’enclume, pour battre le cuir, de gros galets de pierres dures, lisses. Ce sont le plus souvent des gneiss roulés par les torrents. Ils ont un son cristallin comme les enclumes de fer.

L’enclume est inséparable du marteau. Ils constituent un «complexe» qui a laissé bien des traces dans le folklore d’Europe et d’Asie. L’assimilation à peu près générale, de l’homme au marteau et le la femme à l’enclume se réfère à une interaction relative. Mais l’épouse battue, dont l’enclume est le symbole, s’en console en pensant qu’elle survivra à celui qui la frappe. Les enclumes en effet usent successivement plusieurs marteaux.

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