Pinces, tenailles, cisailles, brucelles

L’outil, dialogue de l’homme avec la matière

Par Paul Feller et Fernand Touret, éditions Albert de Vischer, 226 p. 1987.

Reédit. EPA Hachette, 312 p. 2004.

Fondateur du Musée de l’outil et de la pensée ouvrière à Troyes, le Jésuite-forgeron Paul Feller est un grand spécialiste de l’outil et du travail manuel. Voici le chapitre sur les pinces extrait de son ouvrage majeur.

Enclume 27 expo W Vallorbe 2012

Enclume de la collection de Pierre Wegmüller exposée au musée du fer à Vallorbe durant l'été 2012. Enclume forgée avec triple empatement et trois pilastres cannelés surmontés d'une tête de diable. Pièce de maîtrise? Enclume pour petite ferronnerie originaire de la région de Styrie en Autriche. Datée de 1671. Poids: 20 kg environ.

Les pinces et les tenailles sont des outils à deux bras de leviers, de dimensions inégales ; les deux plus cours tenant la pièce, les autres tenus à la main et dont la force de préhension et de serrage est ainsi amplifiée. Ces outils se rencontrent vers la fin de l’âge du bronze et sont déjà au point (pour la forge) dès le début de l’âge du fer. Les ateliers gaulois, romains  et nordiques en ont livré qui seraient utilisables par nos forgerons : la proportion des bras est à peu près la même, la partie saisissante est élargie et  formée pour saisir les pièces de forge. Déjà les grecs et les Romains avaient des pinces de moindre dimension : tenailles, pinces à étirer, pinces de serruriers, d’orfèvres, etc. Ils avaient même une pince particulière, fort utilisée au Moyen Age : la louve souvent représentée dans les monuments antiques, où elle semble avoir (comme l’ascia) un sens ésotérique lié à la construction des grands ouvrages de pierre.  C’est là encore le XVe siècle qui semble avoir perfectionné la pince et qui en a fait un instrument  de haute précision, apte à saisir tout matériau, quelles que soient ses dimensions. Comme la pince doit être un outil à la fois, extrêmement solide et allégé au maximum, elle est l’objet d’un travail de forge minutieusement préparé et qui prévoit toutes ses parties par un assemblage satisfaisant.

La tenaille de forge mérite d’être examinée de près. L’assemblage des pièces tournantes est d’une précision telle qu’il peut se comparer avec celui d’instruments comme les pinces et ciseaux de chirurgie. La courbe de la partie qui saisit est faite pour transférer l’effort sans danger pour les branches, et le concentrer dans les mors (photo 67).  Les pinces de fonderie et de forge sont allongées non seulement pour permettre une saisie puissante, mais aussi pour éloigner le plus possible la main de l’ouvrier de la pièce métallique incandescente. La pince la plus longue en usage est la pince de fonderie, qui permet de saisir à deux porteurs les creusets (ou cuvettes) de métal en fusion pour verser leur contenu dans les moules ; elle a plus de deux mètres de long. Les pinces les plus courtes servent dans la joaillerie et la bijouterie. (moins de 6 cm de long).

Enclume 27quart expo w Vallorbe 2012

Tricoises ou tenailles : si la pince est inséparable de la métallurgie, les tenailles sont liées aussi et surtout au travail du bois. Elles interviennent dans l’outillage, vers la fin du XIIIe siècle, où apparaît le clou de petite dimension. Mais elles ont été précédées de divers outils, de formes approchées, qui, dès l’époque romaine, servaient à saisir, tendre, arracher, et qu’ont utilisés les travailleurs du métal étiré, du cuir, des textiles, etc. Beaucoup de ces outils subsistent dans les mêmes métiers. Certains d’entre eux portent un anel, c’est-à-dire un anneau qui serre les branches longues et les tient à demeure : cela libère la main au bénéfice d’un geste à faire (torsion, tension, etc.).

Alors que les pinces se sont sans cesse modifiées et spécialisées dans les métiers où la saisie des pièces devait s’accompagner de mouvements divers, les tenailles se sont depuis le XVe siècle localisées dans l’arrachement et l’arasement. De ce fait, elles se sont très peu modifiées.

Bruxelles, brucelles ou précelles : les brucelles, qu’on appelle aussi pinces à ressort, sont destinées à saisir des objets légers et de petites dimensions. Elles sont utilisées dans la bijouterie, l’orfèvrerie, la joaillerie. Les techniques du livre, de la peau, des textiles en font aussi usage. Elles sont en général constituées de deux branches d’acier soudées à la base, légèrement écartées et qui se rapprochent et se joignent sous l’effet de la prise entre le puce et l’index. On a des exemples avec des découpures ornementales des branches (XVIIe et XVIIIe siècles).

Enclume 27ter expo W Vallorne 2012

Forces : les forces sont les ancêtres des ciseaux. Elles existent depuis la Tène qui en a laissé de beaux exemplaires. Au Moyen Age les drapiers en ont utilisé, de très grandes dimensions. A l’inverse des ciseaux et pinces ordinaires qui sont des outils utilisant le levier du premier genre (c’est-à-dire dans lequel la puissance agissante et la résistance à vaincre sont de part et d’autre du point d’appui), les forces utilisent le levier du 3e genre (c’est-à-dire dans lequel la puissance et la résistance sont du même côté par rapport au pont d’appui). Les lames glissent l’une sur l’autre et sont réunies à la base qui forme ressort et tend à les écarter, alors que l’effort de l’ouvrier tend à les fermer comme les pincettes de cheminée.

Les ciseaux et les cisailles : les ciseaux (dans les ateliers, on dit toujours «la paire de ciseaux» pour qu’il n’y ait aucune confusion avec les ciseaux à bois) sont comme les pinces, des outils à deux branches tournant sur un clou central. La tête est organisée non pour saisir mais pour couper : deux lames glissent l’une sur l’autre et tranchent la pièce (tissu, cuir, lame de métal, fil, etc.) au fur et à mesure de leur fermeture. Remarquons qu’il s’agit toujours d’un effet de cisaillement. Qu’il s’agisse d’un métal (cisoires), d’un morceau de bois (sécateur) ou d’un fil (ciseaux de couturière ou de tailleur) l’opération n’est jamais de trancher comme on le croit trop souvent.

Enclume 33 ter expo W Vallorbe 2012

Enclume de la collection de Pierre Wegmüller exposée au musée du fer à Vallorbe durant l'été 2012. Enclume forgée originaire du Jura français. Datation: XVIIIe siècle. Poids: 150 kg environ.

« Si nous examinons en coupe deux lames de ciseaux en action, nous apercevons que les lames ont la forme de coins, avec des biseaux de petite dimension (regardez à la coupe des ciseaux de couturière). Ce n’est donc pas à l’acuité de cet angle (appelé improprement le tranchant de la lame) qu’ils doivent couper, mais à l’action simultanée des deux ciseaux », (cf. Bouasse : Appareils de mesure et d’observation). Le rémouleur aiguise les ciseaux en rétablissant les angles dièdres.

Les cisailles d’ateliers des travaux des métaux fonctionnent de la même manière. Elles ont seulement les lames plus suivantes et les manches droits, longs et robustes. Les ciseaux, jusqu’au XVIe siècle, avaient les anneaux de prise en main(où place le pouce et l’index) rarement fermés. Ils ont dans bien des cas conservé cette disposition jusqu’à la fin du XVIIe siècle, ce qui donne à ces outils une grande élégance. Dans certaines cisailles artisanales, surtout celles qui sont utilisées à deux mains, les anneaux demeurent ouverts, quoique très près d’être fermés.

Enclume 33 bis expo W Vallorbe

Enclume de la collection de Pierre Wegmüller exposée au musée du fer à Vallorbe durant l'été 2012. Enclume forgée originaire du Jura français. Datation: XVIIIe siècle. Poids: 150 kg environ.

Enclume 33quint expo W Vallorbe 2012