Métiers du fer

Extrait du «Dictionnaire illustré et anthologie  des métiers du Moyen âge à 1914» de Daniel Boucard, édité par Jean-Cyrille Godefroy, 676 pages, Paris 2008.

Bigorne 1quint expo W Vallorbe 2012

 Bigorne de la collection de Pierre Wegmüller exposée au musée du fer à Vallorbe durant l'été 2012. Birne forgée à huit pans avec étoile de Salomon. Métier: serrurerie fine. Originaire de France. Datée de 1654. Pods: 30 kg environ.

Coutelier : fabricant de couteaux. Les couteliers sont organisés en corporations très tôt, mentionnés en 1250, mais déjà séparés en faiseurs de lames, fèvres-couteliers et faiseurs de manches. Ce métier, issu des fèvres-maréchaux, obtient son autonomie en 1369. Par la suite, les taches dans la fabrication d’un couteau seront encore plus parcellisées.

Saint protecteur: Saint-Jean Baptiste, à case de sa décollation, Saint Eloi.

Compagnonnage: ordre de préséance (1807), dix-neuvième et date théorique du premier Devoir: 1703.

Outils principaux: archet, brunissoir, conscience, écouenne.

Les trésors de France: «A Thiers, voilà plus de deux siècles que le métier de coutelier n’a plus rien d’artisanal. Ici, la fabrication s’est industrialisée très tôt. Dès 1888, le même couteau passait entre les mains de huit ouvriers différents. Cent ans plus tard, ils étaient h=jusqu’à trente six à le façonner, chacun n’effectuent qu’un rang ou une série  de rangs dans la chaîne».

Christian Signol, La promesse des sources: «Une joie profonde, venue de loin, envahit Constance et elle s’aperçut qu’elle avait les larmes aux yeux. Elle revit son père, un soir, lui donnant sur la table de la cuisine sa première leçon de coutellerie : d’abord la lame, deux plaquettes avec la platine au milieu, les ressorts et les côtes. C’est le ressort qui bloque la lame en position ouverte, et c’est de lui que dépend la qualité du couteau. On ajoute une mouche à la base de la lame pour qu’elle soit tenue. Et puis tu as les clous, trois en général, disposés différemment selon le type de couteau, la mitre, que nous fabriquons ici chez nous… ».

Bigorne 1bis expo W Vallorbe 2012

Forgeron : travailleur de la forge, mais aucune corporation ne correspondait à cette dénomination précise sous l’ancien régime: les ouvriers appartenaient à la corporation qui les employait. «On ne donne guère ce nom qu’aux serruriers, taillandiers, couteliers & quelques autres ouvriers qui travaillent le fer à la forge & au marteau», rappelle Diderot dans l’Encyclopédie. Les fèvres, du latin faber, artisans travaillant le fer, sont divisés en de très nombreux métiers.

Saint patron : Saint Eloi.

Compagnonnage : premier Devoir remontant d’après la tradition, à 1609.

Outils principaux : attisoir, bigorne, chasse, enclume, étampes, étau, marteaux divers,, poinçons, pinces de forge, filière, servante, soufflet, de forge, tenailles, tranche, poinçon.

De nombreux proverbes parlent du forgeron :

Chacun est forgeron de sa fortune.

Le forgeron bat le fer quand il est chaud.

Turquie : l’argent du forgeron s’en va en charbon.

Danemark : les enfants du forgeron ne craignent pas les étincelles.

Angleterre : l’affliction comme le forgeron, façonne quand elle frappe.

Enclume 18e juin 2013 Koch Autriche 1

Enclume du XVIIIe siècle d'origine autrichienne, vendue sur ebay en juin 2013. Longueur 59 cm

Chanson de métier de la fête de Saint-Eloi :

«C’est aujourd’hui la Saint-Eloi,

Suivons tous l’ancienne loi ;

Il faut fleurir le marteau,

Portons lui du vin nouveau.

A vot’santé, bons marteleurs !

Sans oublie vos chauffeurs,

Et vous, autr’ptits forgerons,

Qui passez pour bons garçons,

S’il y a des filles dans nos cantons,

Qui aiment bien les forgerons,

Elles n’ont pas peur du marteau,

Quand elles sont dessus le haut».

Guy de Maupassant, Le papa de Simon: «Cette forge était comme ensevelie sous les arbres. Il y faisait très sombre ; seule la lueur rouge d’un foyer formidable éclairait par grands reflets cinq forgerons aux bras nus qui frappaient sur leurs enclumes avec un terrible fracas. Ils se tenaient debout, enflammés comme des démons, les yeux fixés sur le fer ardent qu’ils torturaient ; et leur lourde pensée montait et retombait avec leurs marteaux».

Arthur Rimbaud : Le forgeron (1870).

«Un frisson secoua l’immense populace,

Alors, de sa main large et superbe de crasse,

Bien que le roi ventru suât, le forgeron,

Terrible, lui jeta le bonnet rouge au front !»

Enclume 18e juin 2013 Koch Autriche 4

 Enclume du XVIIIe siècle d'origine autrichienne, vendue sur ebay en juin 2013. Longueur 56,5 cm

Théodore de Banville : le forgeron, XIXe.

Rythmé par le marteau sonore,

Le chant joyeux des forgerons

S’envole à grand bruit vers l’aurore,

Plus fier que la voix des clairons.

Fer grossier que la cheminée

Couvre ici de son noir marteau,

Jusqu’à la fin de la journée,

Tremble et gémis sous le marteau !

Pour subir ta métamorphose

Tu vas sortir obscur encor,

De la fournaise ardente et rose,

Au milieu d’une gerbe d’or.

Puis tu seras l’âpre charrue !

Tu répandras sur les sillons,

La moisson blonde que salue

Le chœur ailé des papillons.

Lumière d’ombre enveloppée,

Tu renaîtras au grand soleil

Tu verras le fer et l’épée

Qui rougit de sang vermeil.

Ton destin vil enfin s’élève !

Tu vas surgir dans la clarté

Pour te mêler, charrue ou glaive,

A la mouvante humanité !

Tu frémiras pour la justice !

Tu serviras à déchirer

Le sein de la mère nourrice.

Tu vas combattre et labourer.

Enclume 18e juin 2013 Koch Autriche 5

Enclume du XVIIIe siècle d'origine autrichienne, vendue sur ebay en juin 2013. Longueur 59 cm

Clovis Hugues : Poésies

Le père, un forgeron musclé comme un athlète,

A deux outils au fer : l’enclume et le marteau ;

Or, voici ce qu’il dit à son fils : «Sois honnête,

Et que rien de fangeux ne traîne en ton manteau».

Paul Sébillot, Légende et curiosités des métiers, 1894: «Les forgerons travaillaient en général des métaux qui leur appartenaient, et si on trouvait qu’ils faisaient chèrement payer leur talent, on ne pouvait leur reprocher des soustractions analogues à celles dont on accusait les meuniers, les tailleurs, les tisserands».

Georges-Henri Rivière, Métiers de tradition : «Quoi d’étonnant, à ces conditions, que le forgeron domine parmi les métiers de l’âge du fer, qu’il préfigure le maréchal de nos villages pré-industriels, forgeron certes, mais aussi quelque peu, à peine en coulisse, guérisseur et sorcier!»

Jean Aicard:

«Tout à coup la chanson du forgeron s’arrête :

Ah ! dit-il tristement en secouant sa tête,

Mon travail est perdu, la barre ne faut rien:

Une paille est dedans, recommençons; c’est bien.

Car le bon ouvrier est scrupuleux et juste,

Il ne plaint pas l’effort de son torse robuste ;

Il sait ce qu’il doit, c’est un travail bien fait,

Qu’une petite cause a souvent grand effet,

Que le mal sort du mal, le bien du bien, qu’en somme

Un ouvrage mal fait peut entraîner mort d’homme».

Jacques Brel: «Le fait qu’un chanteur gagne plus qu’un forgeron est un accident de la nature».

Bigorne 4bis expo W Vallorbe 2012

Bigorne de la collection de Pierre Wegmüller exposée au musée du fer à Vallorbe durant l'été 2012.

Serrurier : faiseur de serrures. Son nom vient du latin serrare : enfermer. La besogne ne s’arrête pas aux serrures, mais s’étend aux ouvrages de ferronnerie, tels que les grilles, pentures, coffres-forts, balcons, balustres… L’art de la serrure était déjà développé dans l’Antiquité romaine, et trouvera son plein épanouissement au Moyen Age, grâce notamment aux grilles des cathédrales. Serruriers de fer et greffiers (faiseurs de pentures) sont homologués dans le livre de Boileau en 1268. Dans le registre de la taille, sous Philipe le Bel, en 1292, ils sont vingt-sept à paris. Le métier prend son autonomie par rapport aux févres-maréchaux en 1393, puis confirmé en 1543. Jusqu’à l’apparition des corporations d’horlogers en 1544, ce sont eux qui construisaient les horloges d’édifice. La serrurerie d’art connaît son apogée au XVIIIe siècle avec l’art baroque et rococo, art a laissé maints chefs-d’œuvre comme les grilles de la place Stanislas de Nancy faites par Jean Lamour (1668-1771). C’est une corporation tout à fait prospère. Le serrurier fournit également au charron les pièces de métal.

Saint patron : Saint Pierre, gardien des clefs du paradis, Saint Eloi, Saint Galmier.

Compagnonnage : ordre de préséance (1807) : quatrième, et date théorique du premier Devoir : 570 avant Jésus-Christ.

Outils principaux : archet, bigorne, burins, compas et compas d’épaisseur, cisaille, équerre, étau, fer à souder, filière, limes diverses, massette, marteaux, meule, pince de forge, niveau, scie à métaux, tournevis, tenaille, vilebrequin…

Bigorne 4ter expo W Vallorbe 2012

Mense épiscopale de Coutance, 1440 : «Pour les serreures d’icelle haulte chapelle et aussi de la chapelle de bas, et aultres lieux d’icelle pour trois huys, pour serrures et pentures, a esté tauxé par ledit serreurier ce valoir et en appartenir loialment 20 s».

Un serrurier en Nouvelle-France : «Ambroise qui ne possédait en propre que quelques limes et divers marteaux, acheta au serrurier Michel Massé un soufflet, une enclume, un étau, quelques tenailles et une meule. L’installation se fit rapidement et la quantité de travail obligea Ambroise à engager un compagnon. Le jeune serrurier Charles Rainville commença à travailler chez Casale en juin 1727».

Victor Louvet, La ronde des métiers:

«Frappant le fer en scandant sa chanson,

Le serrurier sait orner la maison,

Grille au jardin, persiennes aux fenêtres,

C’est toujours lui qui vient clore les aîtres.

Voyons sa forge et faisons-en le tour…

Ici, voilà la très fine potence

Portant enseigne, ensemble d’élégance.

Le serrurier cumule les talents,

Si ses travaux très pénibles sont lents,

C’est qu’il produit avec l’esprit d’artiste

Car son métier vient en grandir la liste .

Fin serrurier frappe et lime toujours,

Ton beau travail aux formes serpentines,

Le fer se prête à des lignes sublimes,

Et ton métier garde encore de beaux jours».

Langlois dit Emile-le-Normand Compagnon du Devoir: «Pour les serruriers lorsqu’il s’agit de partir à la pose, comme on dit, c’est toute une expédition. Car on ne se contente pas de fabriquer des ouvrages, il nous revient aussi de les mettre en place à l’endroit prévu de leur destination. Cela nécessite un matériel assez important : limes, scie, tournevis, burins, marteaux, et tout ce qui est nécessaire au scellement des ouvrages dans la maçonnerie».

Bigorne 4 sex expo W Vallorbe 2012

Taillandier : fabricant d’outils. La base du métier est le travail de forge des anciens fèvres : veillers, vrillers, greiffiers, grossiers, qui constitueront, en 1463, la corporation des taillandiers. Ils apparaissent pour la première fois sous le nom de taillandier dans les statuts de 1642. Les taillandiers se subdivisent eux-mêmes en quatre classes : les taillandiers en œuvres blanches, spécialistes des outils tranchants et coupants de type haches, faux, bêches, scies… Les taillandiers-vrillers-tailleurs de limes et de ciseaux, tenailles, vilebrequins… Les taillandiers-grossiers, instruments de cuisine, marteaux, pinces… Les taillandiers-ferblantiers en fer blanc et noir faiseurs de chandeliers, lanternes, arrosoirs, girouettes..

Saint patron: Saint Eloi.

Outils principaux: enclume, limes diverses, marteaux divers, pinces de forge, tranche…

Humbert, Gestes et œuvres des artisans: «Une des grandes activités du forgeron est d’être taillandier, c’est-à-dire fabriquant d’outils, d’abord les siens, puis les outils des autres artisans…»