Le serrurier

André Velter et Marie-José Lamothe, extrait du Livre de l’outil,

éditions Messidor-Temps actuels, Paris, 478 pages, 1986.

 

Si le maréchal du Moyen Age jouissait du privilège de travailler la nuit, le serrurier, lui, ne bénéficiait nullement de ce droit. C’st qu’on se méfiait de cet homme pour lequel aucune porte ne restait hermétique : il fallait même, lorsqu’il fabriquait une clef, que la serrure fût devant lui, sur son établi.

Le Livre des métiers précise : « Nu serreuriers ne puet faire clef a serrure, se la serrure n’est devant lui en son hostel». Ainsi, au nom de la sécurité et de l’inviolabilité des demeures et des biens, celui à qui on faisait appel pour assurer ces principes se trouvait par là le premier suspect potentiel : capable d’ouvrir toutes les portes, il ne devait franchir que la sienne. Avant d’arriver à ce statut pointilleux, le serrurier avait dû prouver la perfection de son art. Celui qui connaît le secret des clefs ; les murailles ne lui résistent pas: ce nouveau sorcier de la cité médiévale, à quand remonte l’émergence de son savoir?

 

Ce local m’appartient

Chez les peuples premiers, à civilisation agraire, on avait coutume de barrer le passage des terrains et des granges grâce à la clenche, ou battant de loquet. Ces fermetures rudimentaires n’avaient aucun mystère. On utilisa également des barres ou traverses de bois, comme il s’en trouve encore aujourd’hui sur les portes des écuries. Leur manque de maniabilité, leur lourdeur ne rendaient guère pratique cette fermeture lorsqu’il s’agissait du lieu d’habitation ; on allégea le dispositif, et le verrou fut inventé : d’abord taillé dans le bois, il fonctionne à l’aide d’un crochet de fer qu’on introduit dans la porte par une petite ouverture pratiquée à cet effet.

Mais comment s’st opéré le passage du verrou à la serrure ? Le psaume 147 nous renseigne en tous cas sur les motivations : «Le premier qui put dire : ce local m’appartient, dut songer à le fermer pour tout autre que lui». Et Matthieu de déclamer : «Et je donnerai les clefs du royaume des Cieux : tout ce que tu lieras sur la terre sera lié dans les cieux, et tout ce que tu délieras sur la terre sera délié dans les cieux». N’est-ce pas là suggérer que la serrure est dan la clef, et non pas la clef dans la serrure?

Autrement dit, il semble bien que le crochet de fer qui actionne le verrou ait engendré sa propre transformation en perfectionnant le mécanisme. On en arrive ainsi à l’idée de conjuguer deux empreintes inverses.

Des petites entailles dans le bois des verrous vont surgir le gardes, les garnitures : la serrure. Le crochet s’affine : la clef apparaît comme réponse ajustée à une accumulation d’obstacles. En même temps, l’exigence de précision et d’invariabilité dans le jeu du propriétaire conduit à l’abandon du bois, matériau trop ludique qui travaille et bouge, au profit du fer, rigide, imperturbable, efficace.

Désormais, on va forger les fermetures : l’art de la serrurerie commence. Il va très vite s’amplifier, passe des seules serrures à toute la ferronnerie d’obstacles : grilles, rambardes, jalousies, pentures, paumelles, coffrets de fer…

 

Le statut et la peste

La désignation du serrurier apparaît pour la première fois en 1258, au titre XVIII de ce registre-repère que constitue le Livre des métiers. L’intitulé en est : «Des serruriers de Paris et de l’ordonnance de leur métier». Cette reconnaissance publique de leurs devoirs et privilèges ne sera pas renouvelée durant plus d’un siècle.

« Nous ne sommes pourtant pas tout à fait sans perdre leurs traces pendant ce long espace de temps et il est question des serruriers dans la Grande Ordonnance rendue après la peste qui en 1350, décima la population parisienne. Ce fléau avait répandu dans tous les esprits la plus grande panique que jamais nation ai éprouvée ; tous les corps qui constituaient la ville de paris se trouvèrent complètement désorganisés et il en résultat des abus si regrettables que le roi Jean dut prendre des mesures qui, sans remédier complètement au mal, firent cesser, du moins les désordres les plus graves. Une des conséquences de la peste avait été de  provoquer un renchérissement général tout à fait exorbitant, et les serruriers ne se sont pas montrés plus modérés que leurs confrères, puisque cette ordonnance leur défend, sous les peines les plus sévères, de prendre plus du tiers en sus de ce qu’ils prenaient avant la mortalité ».( H. R. D’Allemagne : Les anciens maîtres serruriers).

Si la vie reprend ses droits, la suspicion royale à l’égard des corporations, et notamment des serruriers, ne disparut pas pour autant. Charles VI en vint même, en 1383, à supprimer toutes les communautés et à priver Paris de son échevinage. Cette situation n’était guère tenable ; on n’abolit pas la nécessité qu’on a  de l’artisanat aussi simplement qu’on défait une loi. En 1411, la serrurerie se voit établie à Paris, sous le règne du même Charles VI, en corps de jurande, pourvue de nouveaux statuts.

Dès la fin du XVe siécle, la Communauté& se plaçait parmi les plus nombreuses et les plus riches de la capitale. Le 16 juin 1549, quand les bourgeois de parie se rendirent au-devant de Henri II faisant son entrée solennelle, elle était représentée par soixante maîtres et, de toutes les corporations parisiennes, quatre seulement avaient envoyé une députation plus imposante.

 

Un excès de main-d’œuvre

La fabrication de serrures de cuivre et de laiton fut insensiblement abandonnée au cours du XVe siècle. C’est un souci d’économie qui avait favorisé l’emploi de ces métaux au détriment du fer qui restait rare et fort cher. «Une preuve de cette élévation du prix nous est fournie par la présence même, dans les habitations les plus considérables et chez les princes les plus puissants, des serrures, «de fust», autrement dit de bois. C’est ainsi qu’en 1334 au château de Rouen, résidence du duc de Normandie ; en 1391 dans l’hôtel du duc de Berry, en A417 au château de Senlis, habité par la reine Isabeau de Bavière, on trouve de ces serrures économiques ». (Henry Havard : La serrurerie).

Le coût du métal explique sans doute l’absence de vastes ouvrages de serrurerie, les grandes grilles extérieures notamment, durant tout le Moyen Age. En fait de grille, cette époque ne connut que les grilles intérieures, et en fait de clôtures extérieurs, ne fabriqua que des parties dormantes fermant des impostes, des soupiraux, des fenêtres, auxquelles on peut ajuter certains travaux de défense comme les herses et quelques portes en fer.

Témoins de l’art du XIIe siècle, la grille ouvrant la cloître de la cathédrale du Puy présente un système de construction qui demeurera jusqu’au milieu du XVe. Sa parure se compose de montants reliés ensemble par des brindilles soudées et des embrasses et retenues aux montants par des liens simplement contournés à chaud et soudés. D’autres grilles (cathédrale de Rheims, église de Braisne, abbaye de Saint-Denis) ont un aspect plus touffu car leurs brindilles se terminent en fleurons ou feuillages étampés.

Les ferrures placées devant les croisées des châteaux, des manoirs, comme au dehors des sanctuaires devaient offrir une résistance exceptionnelle. « Pour assurer leur solidité, le serrurier n’avait garde, par conséquent, de ménage son travail et ses soins: aussi, n’hésitait-il pas à multiplier les soudures, arrivant à faire pour certains ouvrages, comme pour la grille de la maison de jacques Cœur, des fermetures qui finissaient par ne plus être composées que d’un seul morceau. Cet excès de main-d’œuvre dura jusqu’au jour où l’on appliqua à la confection des clôtures dormantes le système des traverses évidées de distance en distance, livrant passage à des montants goupillés ». (Henry Havard, op. cit.).

 

Orner le point de vue

Cependant, c’est moins dans les grands ouvrages que les serruriers du Moyen Age et de la Renaissance montrèrent leur habileté, voire leur génie, que dans les ferrures de portes, de coffres et d’armoires L’insécurité de l’époque, signe brutal et inverse de la brutalité de l’ordre social, commandait d’abord des fers contre la peur. Autrement dit, en termes pathétiques : « L’ingéniosité des serruriers, mise en jeu par le sentiment le plus aigu, le plus prégnant que l’homme puisse ressentir, par la crainte, multipliait les combinaisons. Les portes extérieures étaient littéralement bardées de fer, et tout le monde alors était pénétré de cette conviction —dont Mathurin Jousse devait plus tard se faire l’interprète dans sa Fidelle ouverture— que «cest art de la serrurerie est d’autant plus profitable à tout autre que il les surpasse en cecy, estans très certain qu’il n’y a maison, famille, chasteau, villes ou lieux de défense qui ne tienne toute son asseurance de la forge ou du fer».

Le rôle de protection renforcée dévolu aux ouvrages des serruriers n’empêcha pas ceux-ci d’en faire des œuvres, parfois des chefs-d’œuvre. L’évolution de la technique, en supprimant les liens, les tenons, les rivets, en associant directement les gros fers, en faisant les traverses et les montants solidaires ce qui rend impossible l’enlèvement des barreaux, permit aux artisans d’envisager des grilles plus sûres et plus amples jusqu’à enclore de grands espaces : parcs, esplanades ou places. L’art de la fermeture se développant comme structure épurée, les vastes travées qui apparurent illustrèrent très justement le mot d’ordre de Mercier : «orner le point de vue sans le détruire ». C’est au XVIIe siècle que ces grilles grandioses, en rapport avec les domaines du temps, se développèrent.

 

Des chimères à becs d’oiseaux

«Il mestonne que veu le besoing que l’utilité publique en à, personne que je sache ne s’est encore jusques à présent, ingéré d’en mettre aucune sorte par écris ; ains (aisi) au contraire ceux qui e ont eu la pus grande connaissance le sont d’une pratique mercenaire sans se soucier d’en descouvrir aucune chose à la postérité» ; Ainsi s’ exprime, en 1627, Mathurin Jousse, serrurier à La Flèche, conscient d’être avec la Fidelle ouverture de l’Art du serrurier le premier historiographe de la profession. Livre précieux que celui-là , qui mêle la technique, l’art, la technologie, les conseils du maître à l’apprenti ; nous suivons par là les variations du goût, les changements dans le savoir-faire ; nous apprenons que le heurtoir à lourde boucle, nommé depuis marteau de grand’portes, fut orné de feuilles enveloppant les contours extérieurs, le lacet servant d’attache, de même que la partie fortement renflée que la main saisit pour cogner, se décorant de figures grimaçantes au front cornu, de grotesques tirant la langue, de têtes de femmes avec collerettes et coiffures, de dauphins renversés, et autres figurines de bienvenue. Les motifs de décoration des targettes forgeaient aussi les mêmes tourments, les mêmes recherches, c’étaient des chimères à becs d’oiseaux, têtes de béliers, monogrammes religieux, chiffres ou écussons, etc.

Comme le note un auteur au patronyme prédestiné (il s’agit de Charles loquet et de son Essai sur la Serrurerie à travers les âges) citant également Mathurin Jousse : « Les serruriers du XVIIe siècle aimaient, profondément leur métier. L’importance qu’ils donnaient à l’outil, la vive sollicitude qu’ils apportaient à sa conservation et au bon état de propreté, le prouvent surabondamment. « Et pour commencer, la première chose que le maître montrera à l’apprenti, c’st de connaître les outils, de les  mettre et dresser en leur place et de les tenir nets sans poussière, et de prendre garde qu’ils ne contractent aucune rouille quand ils ne serviront pas souvent, de nettoyer et frotter avec équailles qui sortent du fer en forgeant, l’enclume, la bigorne, esteaux, gros marteaux, fléaux de balèces (balances), s’il en a dans la boutique, tasseaux et petites bigornes qui sôt (sont) sur l’établi. Telle est la première leçon donnée à l’apprenti, lequel devait répondre à deux conditions essentielles : le désir d’apprendre, et avoir la force nécessaire pour exercer son métier».

 

L’estomac et la conscience

L’atelier du serrurier rassemble trois espaces et trois lumières. Le grand jour doit donner sur les établis, un jour moyen sur l’enclume, une zone d’ombre pour la forge, afin de pouvoir distinguer la couleur du fer que l’on chauffe.

Les outils spécifiques du serrurier sont ceux de l’établi, étant entendu que cet artisan possède l’art de la forge, sa technique et ses instruments. Dans ce domaine, le travail minutieux du faiseur de verrous et de grilles multiplie les outils, suscite les variantes ; le serrurier manie ainsi suivant l’ouvrage des groupes d’instruments à peine différenciés mais nécessaires dans le détail : des chasses carrées, rondes, à biseau, des marteaux à devant, à pleine croix, à traverse, à main, à bigorner, des marteaux d’étampe à arrondir, des poinçons ronds, carrés, plats, des pointeaux pour marquer sur le fer la place d’un trou qui sera percé avec ces moules intérieurs que sont les mandrins ronds, ovales, carrés ou plats, et encore des tranches, des tranchets et le cassefer ce point d’appui enfoncé par une queue dans le trou carré de l’enclume pour que le fer que l’on veut casser à froid porte à faux.

L’étau d’établi, amarré à l’une des extrémités du support, voit sa stabilité assurée par une longue pointe verticale qui se fiche dans le sol. Cet instrument serre entre ses deux mâchoires les pièces à scier, à limer ou à brunir. Si l’ouvrage est très fragile et qu’il convient de le maintenir délicatement, sans l’entamer ou le rayer, l’artisan intercale entre l’étau et la pièce, une mordache à ressort en bois, en cuivre ou en plomb ; la tenaille à vis en bois remplit le même office, la tenaille à chanfrein saisit l’ouvrage de biais, tandis que la mordache à prisonnier tient les objets à section carrée ou rectangulaire.

Pour découper de minces pièces de fer, le serrurier utilise une scie à denture très fine : pour entamer son ouvrage, il tient toute une série de limes à sa disposition : lime ronde, bâtarde, à refendre, aussi le tiers-point qui est une lime triangulaire, et le carreau qui est une grosse lime qui s’emploie pour dégrossir les fortes pièces : pour pratiquer des entailles dans le fer, il s’arme d’un ciseau trapu nommé langue de carpe, d’un bec d’âne à double biseaux ou d’un bec d’âne à ferrer qui présente un seul tranchant aigu.

En acier trempé, arrondi et recourbé en demi-crosse, le brunissoir set à polir. Longue broche en fer pointu qui dans la pose des sonnettes permet de tâter le corps à percer, le chasse-pointe s’introduit au marteau.

La filière à main, outil d’acier trempé au travers duquel sont percés de trous de divers diamètres, allonge les fils métalliques en les amincissant. Une autre filière à trou unique trace les pas de vis. Le tourne-à gauche permet de torsader une barre de fer ou de dévisser les tarauds dans les pas de vis.

Pour percer le métal, l’artisan utilise le trépan ou vilebrequin muni de mèches, correspondant à la cavité souhaitée : cet outil réalise, à lui seul, le travail du forêt, de l’archet et de la conscience. Ces trois instruments conjuguaient leur action pour forer : le serrurier plaçait la conscience en protection à la hauteur de son estomac et maintenait le forêt contre cette palette de bois, tandis que l’archet lui imprimait un mouvement de rotation.

L’artisan usait aussi de tricoises ou tenailles, de pinces coupantes ou plates, de cisailles et d’une série de compas : grand à pointes droites, doubles et d’épaisseur, ou spécialement réglé pour les forures.

Terminée la revue de l’outillage, il reste à signaler qu’après un XVIIIe siècle qui maintint la qualité des oeuvre de serrurerie, le déclin arriva avec les premières tentatives industrielles. Henry Havard le souligne sévèrement : «Avec l’aurore du XIXe siècle, toute cette habileté disparut. La fonte, pour les gros ouvrages, fut substituée au fer forgé, et dans les fermetures intérieures, la serrurerie d’art céda la place à la quincaillerie».

Plus sinistre encore fut l’apparition du verrou de sécurité qui, définitivement obscurcit le regard, et protégeant au mieux ne troubla même plus le secret. La serrure, c’était autre chose, un objet ambigu qui livrait à peine ce qu’il devait défendre. Des générations de voyeurs naquirent de ces visions cadrées au plus juste de la clef, maniaques de la proximité froide et impossible qui s’inventaient un monde à chaque porte. Comme dit l’Autre :

«En ces temps-là dans les hôtels les domestiques

Surveillaient les voyageurs par le trou de la serrure».

Mais c’est d’espionnage qu’il s’agit, plus de plaisir, toujours l’ambiguïté.