Le maréchal-ferrant

André Velter et Marie-José Lamothe, extrait du Livre de l’outil,

éditions Messidor-Temps actuels, Paris, 478 pages, 1986.

 

 

Du feu, du fer et du vent

L’image de Vulcain tombé de l’Olympe et installé sous l’Etna, qui, entouré des Cyclopes, semble forger à l’infini, cette image nous en dit long sur la fonction du forgeron : en effet, avant de former le bouclier d’Achille, il martèle ses propres outils. Autrement dit, l’artisan de la forge transforme la matière qu’il travaille en matière pour travailler. Avec du feu, de fer et du vent, il crée des objets qui seront des inventeurs d’action.

Un jour, un Cyclope dût quitter le volcan, et voyager longtemps ; il eut besoin de fers à sa monture. N’est-ce pas par la ferrure que le cheval en tant que moteur animé est devenu un précieux auxiliaire de l’homme ? On voit comment le forgeron-migrateurs est conduit à se transformer en maréchal-ferrant. Désormais il va user de son art de la forge à des fins spécifiques.

 

Le pied à la commande

«La maréchalerie demande de la pat de l’ouvrier habileté manuelle, connaissances spéciales concernant l’anatomie, la physiologie et le fonctionnement du pied. La fabrication du fer demande autant de formes différentes que la diversité des pieds le commande, et pour atteindre ce but, le maréchal n’a recours qu’à l’usage exclusif du marteau pour donner au métal sa forme définitive.

La pratique de la ferrure du cheval ne consiste pas uniquement à protéger le sabot contre l’usure, elle doit aussi, en assurant solidement l’appui du pied, lui conserver son intégrité fonctionnelle et prévenir sa détérioration ou sa déformation».

Ainsi que vient de le suggère J. Allarousse dans son Manuel, le Maréchal-ferrant est un vétérinaire qui use du marteau. Du reste, il sera amené à étendre sa connaissance du cheval jusqu’à s’occuper, entre autres, de la denture de l’animal (avec des abaisse-langues, et arrache-dents), de ses tendances rétives (durement domptées au tord-nez), de son hygiène (grâce à l’intervention du coupe-queue).

 

Topologie du sabot

Le maréchal qui ferre n’ignore rien de la face cachée du sabot, de sa sole. La sole repose sur le sol, et il n’est pas inintéressant d’observer ici le contact des étymologies, qui veut que le solum désigne et la plante du pied et la surface de la terre. Si  l’on veut comprendre le travail de la ferrure, il faut prendre la mesure exacte de différentes parties du sabot. La paert visible en est la muraille, ou paroi, lame de corne correspondant à l’ongle humain ; ensuite le dessous du pied réunit fourchette, lacune et sole. C’est sur la sole que sera fixé le fer. Et pour ferrer, il va falloir tenir compte des diverses affections du sabot ; comme le souligne Lafosse dans son Guide du Maréchal, «il faut bien examiner la muraille avant d’étamper le fer (c’est-à-dire avant de déterminer l’emplacement des trous qui recevront les clous), afin de ne pas l’estamper dans les endroits où il n’y a point de corne, comme aux quartiers serrés, aux faux quartiers, aux avalures, aux séimes, à la corne éclatée, etc.».

 

Le lopin et le croissant

Le fer à cheval est une parure orthopédique sur mesure, à partir de quelques petites masses de fer ou d’acier doux usager désignés comme lopins bourrus, lopins en barres ou éboutures. Avant de commencer la mise au feu des lopins que le maréchal veut forger, il les choisit par paires du même poids et de même volume, suivant les dimensions de fers qu’il se propose de confectionner.

J. Allarousse décompose avec précision les rythmes et les rites de la fabrication de ce croissant-de-métal : «Pour le forger, le forgeur se fait aider par un ouvrier qui frappe devant et quelquefois paru deuxième, s’il s’agit de lopins bourrus d’un poids élevé ; c’es forger à trois. L’action de frapper devant consiste à battre ê fer avec un lourd marteau tenu à deux mains, pour étirer et corroyer le fer.

Le forgeur se tient face à l’enclume, parallèlement à elle, le corps un peu droit, les coudes près du corps, le bras presque horizontal, le poignet seul est animé d’un mouvement de rotation. Le rappeur doit toujours suive attentivement le forgeur, frapper à la même pace que lui, frapper fort s’il frappe fort, mesurer ses coups s’il les mesure et suivre sa cadence pour ne s’arrêter que quand il lui donne congé, en tapant sur l’enclume d’une manière conventionnelle. Le frappeur doit toujours faire face au fer ou à l’étampe sur lesquels il doit frapper, les jambes sur la même ligne plus ou moins écartées, la taille ni trop droite, ni trop courbée, pour conserver sa souplesse et celle de ses bras.

On appelle forger, l’action du forgeur et du frappeur qui consiste à marteler le fer sur plat et sur champ. Contre-forger, au contraire, est battre alternativement le fer, le forgeur sur champ et le frappeur sur plat. Battre çà plat, c’est égaliser les faces du fer, seul ou à deux Bigorner consiste à frapper sur la rive externe du fer placé de champ sur la bigorne de l’enclume, pour régulariser la tournure et respecter es rives».

Cadences, frappe sonore, contre-forge, contre-chant, harmonie des gestes, gongs vibrants ou étouffés du fer contre le fer, tels sont les hymnes et les repères avec lesquels le maréchal œuvre d’abord afin de parvenir à ce résultat chaque fois unique : donner sa chausse dure à un sabot particulier : son vacarme ajuste des formes.

Du fer au sabot, le trajet implique la mise en œuvre de différents instruments de ferrure. Dans sa boîte à ferrer, le maréchal tient prêts clous neufs et caboches (clous usés), ainsi que son matériel à travailler le sabot de l’animal. Il doit en effet réaliser un double ajustage, puisqu’il lui faut aussi bien adapter le fer aux particularités de chaque pied, et adapter chaque pied à chaque fer.

La mailloche et le brochoir : petits marteaux de formes spécifiques dont use l’ouvrier pour implanter les clous dans la paroi lorsqu’est venu le moment de fixer le fer au sabot, le brochoir permettant également d’arracher les clous mal implanté ou tordus, sans avoir recours aux tricoises. Ces fortes pinces à mors courbes et acérés sont en effet destinées à retirer, couper et river les clous, à enlever les vieux fers, à faire porter le nouveau.

Le rogne-pied, d’environ trente centimètres de long, en forme de courte lame de sabre, possède une extrémité tranchante, avec laquelle on pare le sabot (on le taille afin de le rendre apte à recevoir sa ferrure). De même que le repoussoir, il peut servir à dériver les clous ou chasser les vieilles souches là où les dents des tricoises n’y parviendraient pas.

Le boutoir, tranche, nivelle, nettoie. Son champ d’action concerne le bord plantaire de la paroi et la toilette de la fourchette. C’est un rabot e maréchal, en forme de ciseau à corne, comme il y a des ciseaux à bois.

La râpe de maréchal-ferrant, son habit a nom tasane ou tablier de forge : cette longue cape de devant, en gros cuir, le protège des brûlures d’étincelles jaillissant de son ouvrage.

Enfin, on va faire reposer le pied du cheval sur un trépied de fer ou de bois, le chevalet, pour râper les bords de la paroi : l’action, passée l’étape de la préparation préliminaire du fer, commence et, d’ajustage e ajustage, recommence.

 

Savoir ferrer

Laissons parler le maréchal : «Il faut avoir un brochoir qui ne soit pas trop lourd, le tenir par le bout du manche, et ne faire agir que le poignet en frappant sur le clou qu’il faut tenir avec deux doigts de la main gauche, en commençant à l’enfoncer, si la lame du clou venait à ployer, il faudrait l’appuyer avec une branche des tricoises, frapper à petits coups jusqu’à ce qu’on sente de la résistance, frapper à grands coups pour chasser le clou en dehors, et, dès qu’il est sorti, relever la lamer avec le brochoir, de peur qu’elle ne blesse celui qui pourrait tenir le pied ; frapper à grands coups les têtes de clous pour les faire entrer dans les trous de l’étampure, couper les lames près de la muraille, mettre les tricoises sous la pointe du clou, et frapper sur la tête, à grands coups de brochoir, pour faire relever la pointe ; couper avec le rogne-pied la corne qu’il y a entre le rivet et la lame, à la sortie du clou ; mettre encore les tricoises sous le rivet, et frapper sur la tête des clous pour relever le rivet ; ensuite appuyer les tricoises sur la tête des clous, faire remonter le rivet avec le brochoir et l’aplatir sur le sabot, afin qu’il entre dans la corne.

On commence par déferrer ; on abat avec le boutoir la partie superflue de la muraille ; on coupe avec le rogne-pied la corne éclatée ; ensuite on met au feu le fer qu’on a choisi, pour l’étamper ; on lui donne la tournure du pied avant de l’étamper, de peur de gâter l’étampure en l’ajustant ou en lui donnant la tournure.

Dès que le fer est ajusté, on le présente sur le pied, et on le laisse l’espace de temps seulement qu’il faut pour voir s’il en prend bien la tournure : observez surtout de ne point appuyer longtemps le fer sur les branches des tricoises, comme font quantité de garçons maréchaux, qui échauffent le pied et rendent par là les chevaux boiteux. Si c’est un pied faible, il faut mouiller le fer dès qu’il est ajusté et le présenter sur le pied, sans tenailles».

En fait, le langage et les précautions du spécialiste témoignant, ici comme ailleurs, d’un souci quasi maniaque de précision, négligent que peu l’atmosphère qui préside à l’exercice de son art. Avec le déferlement sonre des marteaux sur l’enclume, il faut capter les trois temps forts de l’action que rythment des vapeurs. 

 

Trois sifflements de fumées

Il forge. Il porte alternativement au feu, à l’enclume, et à  l’eau le fer à former. Un jet crépitant de vapeur, comme un brouillard sonore, s’élève et monte de la cuve lorsqu’y est plongée la masse rougeoyante. La trempe mêle à la fumée du foyer, noirâtre, à l’odeur sans apprêt du charbon et du métal, son geyser brumeux et blanc.

Il taille, il rogne, il se dispose à ajuster : le fer brûlant est présenté à la sole et la corne grésille et dégage ses âcres volutes blanc-beiges, épaisses, suffocantes. On voit ici comme la mythologie des forges de l’Etna ne s’y est point trompée : ces moments de fumées mêlées aux clameurs sourdes et violents du lieu en font bien l’équivalent d’un antre volcanique, et cet antre n’est pas un enfer, puisque par le cheval, il s’ouvre sur le monde et ses espaces.

 

Le travail, l’histoire la nuit

Il faut noter cependant l’asservissement de l’animal : certains chevaux rétifs, ou «malins», refusent parfois de se laisser faire et ferrer. On a recours alors, pour les maîtriser, au travail. Le latin tripalium, d’où procède le mot travail, signifie instrument de torture, et l’on conviendra vite, en voyant un travail, que l’animal qui s’y trouve enfermé, attaché, et forcé, n’est en effet pas loin d’être à la torture.

Il n’est guère étonnant non plus que dès le Moyen Age la possession d’un travail entraînait une redevance du maréchal, impôt variant du simple au double selon que la machine se trouvait à l’intérieur ou exposée sur la rue.

Dans le Livre des Métiers, les « ouvriers en fer » sont divisés en trois catégories : maréchaux, couteliers et serruriers. Ils se trouvent répertoriés sous le nom général de fèvre qui, à cette époque, désigne les seuls artisans du fer, les ferrons. Le métier de fèvre-maréchal s’achetait au XIIIe siècle, cinq sous. Nul ne pouvait « touchier au mestier », avant d’avoir payé cette somme et prêté les serments d’usage. Les impôts annuels étaient de six deniers, payables à l’octave de la Pentecôte, pour la redevance appelée les «fers du Roi». Cette taxe avait pour but de subvenir aux dépenses du ferrage des chevaux de la cour, et remplaçait l’ancienne dîme en nature.

L’importance, ou plutôt la nécessité sociale des fèvres-maréchaux, se trouve attestée par l’octroi de deux privilèges exceptionnels : le nombre illimité des apprentis et la permission de travailler la nuit.