Métal vivant

Sur quelques motifs de l’imaginaire métallurgique

Yves Vadé, Université Michel de Montaigne, Bordeaux III. Extrait de La forge et le forgeron II, Le merveilleux métallurgique, Cahier de la société des études euro-asiatique, n° 12, L’Harmattan 2003, 205 p.

Résumé

De l’Iliade à la science-fiction contemporaine, en passant par la Chine ou par la Finlande du Kalevala, ce qu’on peur appeler le «fantasme de l’automate» trouve des illustrations multiples. Mais c’est l’ensemble des opérations ou même des instruments de la forge qui se prête à diverses confusions imaginaires entre le métal et le vivant : animation du minerai (Dactyles en Grèce, Kobolds en Allemagne, grand dragon japonais…), personnification de la forge en Chine, du fourneau en Crète, etc. Inversement l’être humain peut acquérir les caractères du métal. Le motif du héros  «trempé»comme l’acier se retrouve notamment dans le Caucase (Batraz chez les Ossètes, Amirani en Géorgie). Plus que l’invulnérabilité, c’est ici la «chaleur» magique du guerrier qui sous-tend l’analogie. Dans d’autres contextes, le feu de forge sera réputé favoriser la vigueur des enfants, quand il ne permet pas de rajeunir les vieillards. Tous ces mythes et traditions tendent à abolir l’écart irréductible qui sépare les pratiques métallurgiques des processus biologiques en ce qui concerne la naissance, la croissance et plus généralement la temporalité.

La complexité des opérations métallurgiques, leur caractère d’emblée technique, joints à l’étrangeté qu’elles présentent au regard des pratiques agricoles et pastorales expliquent la place particulière qui est faite au forgeron dans un grand nombre de sociétés traditionnelles. Les métallurgistes —bronziers aux plus anciennes époques, puis travailleurs du fer et de l’acier— s’organisèrent souvent comme on sait en confréries fermées, pourvues de rites à caractères initiatique sur lesquels nous sommes par définition mal renseignés, et de mythes dont certains, tels que ceux d’Héphaïstos en Grèce, ont pu être intégrés à des mythologies plus largement diffusées. Dans beaucoup d’autres cas nous ne pouvons atteindre que des morceaux d’histoires, des motifs lacunaires et déstructurés véhiculés ici par une tradition orale, là par un conte, parfois par un nom propre ou par un simple mot dont l’étymologie renvoie à de lointaines croyances. Il appartient aux ethnologues de reconstituer dans la mesure du possible les contextes qui peuvent éclairer ces fragments et de rapprocher les bords de quelques pièces dans l’espoir d’en retrouver la forme générale. Mon ambition ne va pas plus loin. En me plaçant du simple point de vue de l’imaginaire, je voudrais seulement tenter d’articuler quelques motifs traditionnels qui, même s’ils appartiennent à des cultures fort diverses, ont en commun de présenter le métal comme un être vivant. Ce motif est de toutes les époques et peut être suivi à travers tous les stades du travail métallurgique, depuis le minerai jusqu’à l’objet manufacturé.

«Il est très difficile, quand on vit dans la familiarité bourrue de la mer, de ne point regarder le vent comme quelqu’un et les rochers comme des personnages», écrit Victor Hugo dans Les Travailleurs de la mer (II, I, 8). Il semble qu’il en aille de même pour ceux qui vivent dans la familiarité du minerai. Dasn l’imaginaire des anciennes cultures —Eliade a fortement insisté sur ce point— le minerai est conçu comme un vivant, et plus précisément comme un embryon qui se développe au sein de la pierre. D’où ce qu’Eliade, dans un de ses premiers ouvrages, nomme la conception «obstétrique» de l’art métallurgique (1). On ne reviendra pas sur le réseau d’images qui conduit par exemple à assimiler le four dans lequel brûlaient les minerais à la matrice cosmique et qui renvoient au thème connu de la petra genitrix. La déesse-mère Cybèle aurait été d’abord «la déesse des mines et des métaux», habitant à l’intérieur des montagnes (2) Les Dactyles de la montagne de l’Ida en Phrygie furent ses prêtres avant d’être rattachés par les Grecs à l’Ida de Crète par confusion des noms. Ces sortes de « Tom Pouce » ne sont pas seulement des spécialises du fer qu’ils savent extraire, fondre et purifier («le fer fut inventé sur l’Ida par les Dactyles » dit la Chronique de Paros). Selon Pline, (Histoire Naturelle, XXXVII, 170), ils désigneraient à l’origine des pierres ferrugineuses en forme de doigts humains. Certains Dactyles plus individualisés ont des noms correspondant à des outils ou à des puissances de la forge : Akmon, l’Enclumes, Dannameneus, le Dompteur (désignant le Marteau, Kelmis à rapprocher d’un kelmas glosé par Hésychius thermè et pouvant donc désigner la chaleur lu métal en fusion (3)

Les nains mineurs ou forgerons étaient également connus chez les Celtes, à en croire Hersart de La Villemarqué qui parle de korrigans «faux monnayeurs et très habiles forgerons», cachant leurs ateliers au fond des grottes de Bretagne, Irlande et Pays de Galles (4). Mais on les connaît surtout dans les traditions germaniques. Là encore, non contents d’habiter les galeries, ils peuvent s’identifier au minerai lui-même : le thème cobalt, attesté  en 1549 avec le sens général du «minerai», vient de l’allemande Kobalt, variante probable de Kobold, lutin ou gnome gardien des métaux enfouis sous la terre. De même le nom du Nickel provient de l’allemand Kupfernickel où Kupfer désigne le cuivre, tandis que Nickel serait l’abréviation de Nicolaus, surnom donné au minerai par les mineurs allemands.

A l’autre bout du continent eurasiatique, les mineurs d’étain de Malaisie, rapporte A. M. Hocart, lorsqu’ils atteignent un filon s’adressent au minerai comme à un être vivant et rappellent son passé mythique :

La paix soit avec toi, ô Etain.

Au commencement était la rosée qui

Se changea en eau

Et l’eau se changea en écume,

Et l’écume se changea en pierre,

Et la pierre se changea en minerai d’étain… (5)

Ils croient «que l’étain est vivant et possède beaucoup de propriétés de la matière vivante : il peut se mouvoir de lui-même d’un endroit à un autre, il peut se reproduire et il a des sympathies spéciales, ou peut-être des affinités, pour certaines gens et certaines choses, et vice versa» (6).

On retrouve le caractère vivant du minerai dans les traditions japonaises. On ne s’étonnera pas qu’il s’y manifeste par une étroite mise en rapport, sinon une identification, avec un dragon. Un passage du Kojiki le laisse entendre sans l’expliciter. Il s’agit de l’histoire du «grand boa vaincu par Majesté-Masculin-Puissant-Rapide-Impétueux » auprès de la rivière Hi dans  la province d’Izumo. C’est un monstre à huit têtes et huit queues que le texte décrit ainsi : «Sur son corps la mousse, le thuya, le cryptomère poussent et sa longueur couvre huit vallées et huit collines. Si l’on regarde son ventre, on y voit suinter sang et pus». Ce «boa» se confond donc avec un paysage tout entier dont la caractère malsain peut faire soupçonner la présence de gisements métalliques. Des interprétations diverses ont été données de ce texte, amis depuis longtemps des commentateurs ont proposé d’y voir «une image poétique des mines de fer». Le combat du héros contre le boa «serait l’histoire poétisée d’une longue lutte pour la possessions des mines de fer poudreux que produit cette région d’Izumo» (7). Soupçon confirmé par la présence dans la « queue centrale » de la bête d’une épée effilée. En fait, écrit Chiwaki Shinoda dans un article récent, « le symbolisme du serpent-dragon dans la métallurgie est avéré : il y a partout des récits de serpent qui font montre d’une épée merveilleuse » (8)

En Chine, note Granet, «la Passe du Dragon se trouve dans le massif de Houa-yin o abondent pierres et métaux». Ce fut en la creusant que Yu le Grand, cheminant sous terre, rencontra Fou-hi. On sait que l’empereur mythique Yu le Grand est l’ordonnateur du monde chinois, «à la fois maître de forges et arpenteur» (9). Ayant divisé le Monde en neuf Régions, il aurait fondu avec le métal apporté en tribut des contrées lointaines, les neuf Chaudrons des Hia, talismans royaux qui portaient les emblèmes des différents Etres de ces régions. Mais ici, il est essentiellement « un mineur heureux qui assainit la terre au lieu de l’empester » (10).

Le minerai n’est pas seul à être personnifié. Comme on a commencé à le voir avec certains noms de Dactyles, les instruments qui servent à le travailler peuvent l’être aussi. En Chine Tch’e-yeou, considéré comme l’inventeur de la fonte de métaux, fut d’abord un «monstre cornu mangeur de minerai qui n’est autre que la forge divinisée» (11), «Ses os sont des concrétions métalliques. Il a une tête de cuivre et un front de fer», note Granet qui précise : «de même est fait de cuivre et se termine en fer l’un des instruments dont se servaient les anciens fondeurs» (12). Tch’e-yeou fut plus tard vénéré comme l’inventeur des armes et comme le dieu de la guerre.

Il est frappant que ce qu’on peut appeler le « fantasme de l’automate » apparaisse en différentes cultures dès les débuts de la métallurgie. S’il n’est pas dit explicitement en Chine que les chaudières des Hia étaient animées, du moins avaient-elles le privilège de bouillir toutes seules ; et l’on affirme qu’elles «devenaient légères et faciles à transporter à qui était doué d’une intacte Vertu : mieux encore, elles se déplaçaient d’elles-mêmes» (13)

Les textes homériques présentent des merveilles comparables, attribuées à Héphaïstos. Certes la description qui est données en fait des chefs d’œuvre plus décoratifs et pittoresques que profondément symboliques. Comme toujours, Homère humanise les traditions dont il s’inspire. Des thèmes fort archaïques s’y laissent cependant lire, comme celui du dieu «lieur». Dans sa forge, Héphaïstos fabrique entre autres des liens magiques. C’est ainsi qu’il offre à sa mère , pour obliger les dieux à le rappeler dan l’Olympe, un trône d’or qui la paralyse dès qu’elle s’y assoit ; il invente le filet métallique qui s’abat sur Arès et Aphrodite enlacés ; dans le Prométhée enchaîné d’Eschyle, c’est naturellement lui qui fabrique les chaînes de Prométhée. Mais Héphaïstos est également l’auteur de singuliers automates décrits à l’occasion de la visite que Thétis lui rend dans son atelier pour lui commander les armes d’Achille : «Thétis aux pied d’argent vint à la demeure d’Héphaïstos, demeure impérissable, étoilée, remarquable parmi celle des Immortels, toute en bronze, et que le Boiteux lui-même s’était fabriquée. Elle le trouva suant, tournant autour des soufflets, en plein travail : il ne faisait pas moins de vingt trépieds, pour les dresser le long du mur autour d’une belle salle ; et à la base de chacun d’eux il plaçait des roulettes en or, afin qu’ils puissent d’eux-mêmes (automatoi) aller à l’assemblée des dieux puis s’en revenir au logis, chose merveilleuse à voir. Il ne restait plus qu’à y fixer des oreilles bien ouvrées ; il y travaillait et forgeait leurs attaches» (Illiade, ch. XVIII, v. 369-379, tr, Paul Mazon).

Pour recevoir Thétis, Héphaïstos range ses outils, s’essuie avec une éponge, passe une tunique. Il est aidé par des servantes elles aussi métalliques, «toutes d’or (chyseiai), semblables à de jeunes vivantes Elles ont un esprit dans leur poitrine, elles ont une voix, de la force et grâce aux Immortels elles savent travailler. A soutenir le roi elles s’empressaient donc… » v. 418-421».

L’Odyssée de son côté mentionne deux chiens d’or et d’argent, apparemment vivants eux aussi, qu’Héphaïstos aurait donnés à Alkinoos pour garder son  palais (14). Beaucoup plus tard, le grammairien Pollux (IIe s. ap. J.-C.) parlera d’un chien de bronze coulé pour Zeus  qui l’aurait donné à Minos et d’où descendrait la race de Molosses (15). Les poètes multiplient ces œuvres métallurgiques vivantes. Dan les Argonautiques, Apollonios de Rhodes (IIIe s. av ? J.-C.) raconte qu’Hépahaïstos a donné à Eétés une charrue d’acier attelée de deux taureaux aux pieds de bronze qui labourent le sillon où germent les spartoi nés des dents du dragon. Six ou sept siècles plus tard, Nonnus dans les Dionysiaques attribue au dieu forgeron la fabrication (entre autres) d’une forge sous-marine avec des soufflets vivants et parle de taureaux faits par les Cabires de Lesbos, qu’il présente comme les fils d’Héphaïstos (16)

Dans le poème de La Légendes des siècles qu’il consacre aux «Temps paniques», Victor Hugo s’amuse à évoquer ce thème en rimes sonores : « Brontès fait des trépieds qui parlent, Pyrameon/ Fait des spectres d’airain où remue un démon… ».

Mais l’exemple le plus surprenant d’automate mythique de l’antiquité est à coup sûr le géant crétois Talos. Ouvrage d’Héphaïstos  selon les uns, de Dédale pour d’autres, il pose de complexes problèmes d’origine dans lesquels nous n’entrerons pas.  Apollonios de Rhodes en a fait le dernier descendant sur terre de la «race de bronze» dont parle Hésiode. Il le décrit comme un robot de bronze protégeant l’île de Crète, dont il fait le jour trois fois par jour : «Son corps est se membres étaient faits d’un airain infrangible; mais à sa cheville, sous le tendon, il avait une veine pleine de sang et c’est de la fine membrane qui la fermait que dépendaient sa vie et sa mort». A moment d’aborder en Crète, les Argonautes se trouvent face à cet adversaire redoutable, qui extermine les étrangers à coups de pierres. Médée doit faire appel à toutes les ressources de sa magie pour en venir à bout. S’étant mise en état de transe, elle fixe Talos d’un regard fascinateur et provoque en lui des hallucinations qui le font trébucher : « (…) Cet être, tout d’airain, s’est laissé terrasser par le pouvoir de Médée, la terrible magicienne ! Au moment où il soulevait de lourds rochers pour interdire l’accès au mouillage, il heurta de sa cheville une arête de pierre ; de sa blessure coulait un sang qui avait l’aspect du plomb fondu. Il ne devait pas rester longtemps debout, posté sur l’avancée de la falaise. Tel, au sommet d’une montagne, un pin gigantesque (…), ainsi Talos demeurait un moment vacillant sur ses pieds infatigables ; puis, vidé de sa force, il tomba dans un immense fracas (17)

D’autres auteurs prétendent qu’au lieu de tuer les étrangers à coups de pierres, Talos les serrait contre sa poitrine puis sautait dans une fournaise, portait son corps métallique au rouge, et les brûlait pour les faire périr. Il conjoindrait en ce cas des caractères du type «robot» avec ceux du guerrier brûlant dont nous verrons plus moins des exemples.

Le Kalevala reconstitué par Elias Lönnrot (né comme Hugo en 1802) offre d’autres illustrations de cette tendance de l’esprit à se représenter des productions de la métallurgie comme naturellement animées, douées d’une sorte d’autonomie qui les fait se mouvoir d’elles mêmes. L’épopée finlandaise raconte comment le forgeron Ilmarien est amené à forger le mystérieux Sampo, à la fois «couvercle» et «moulin» cosmique. Il construit sa forge, et voici que successivement «jaillissent de la fournaise» un arc qui chaque jour réclame une tête, «même deux dans ses meilleurs jours», un bateau «encore rouge du feu», qui «sans cause part à la guerre, s’en va sans raison au combat », puis une vache à la corne d’or et au front parsemé d’étoiles, qui se couche dans le bois et «laisse couler son lait par terre», un soc enfin qui «griffe les champs au village, bouleverse les terrains clos». De chacun le poème répète que « ses mœurs étaient très mauvaises », et le forgeron s’empresse de les briser et d’en rejeter les morceaux dans la forge. Enfin après trois jours de grand vent, le Sampo commence à apparaître au fond du fourneau> :

Le forgeron Ilmarien,

Le grand marteleur éternel,

Se mit à battre le métal,

A le frapper avec prestesse,

Il forgea le fameux Sampo,

D’un côté moulin à farine,

D’u  autre moulin pour le sel,

Du dernier moulin à monnaie.

Le sampo neuf se mit à moudre,

Le couvercle orné s’agita ;

Il moulut dès le premier jour

Un coffre pour être mangé,

Un autre pour être vendu,

Un dernier pour être gardé (18).

Cependant Ilmarinien échoue lorsqu’il tente de se forger une femme d’or et d’argent. E son fourneau sort d’abord une brebis qu’il rejette au feu, puis un poulain qui subit le même sort. Enfin

Une femme sortit de l’âtre,

Une tresse d’or de la forge,

Tête en argent, cheveux en or,

Le corps tout entier magnifique ;

Les autres furent effrayés,

Ilmari ne s’effraya pas,

Le forgeron Ilmarinen

Martela cette image en or,

Martela la nuit sans dormir,

Le jour sans prendre de repos ;

Il fit des jambes à la fille,

Lui fit des jambes et des bras,

Mais les jambes ne marchaient pas,

Les bras ne pouvaient embrasser (19).

La femme reste sans vie. Ilmarinien a beau se coucher contre elle sous un amas de couvertures et de pelisses, non seulement il ne parvient pas à le réchauffer mais c’est lui qui commence à geler, à «se recouvrir de verglas» et «devenir glace de mer» au contact de l’être de métal. Comme l’Eve future imaginée plus tard par Villiers de l’Isle Adam, cette tentative pour créer une femme artificielle aboutit à un échec. Et le signe de l’échec est ici le froid, un froid quasi magique, inverse de la chaleur magique que pouvait connaître Talos au sang de plomb fondu et dont nous allons voir d’autres manifestations.

Le caractère éminemment initiatique de la métallurgie entraîne un codage au second degré des mythes métallurgiques, soit par détournement de mythes préexistants (l’alchimie a toujours procédé ainsi, puisant des figures et des thèmes dans toutes les mythologies qui prennent la forme de l’énigme. Le plus bel exemple de mythe à énigme concernant le travail du métal et celui du Crétois Glaucos et de la vache tricolore. Rapporté par de mythographes de la fin de l’Antiquité, il a été brillamment déchiffré par Paul Faure et mérite qu’on s’y attarde quelque peu. Glaucos « le verdâtre », était fils de Minos et de Pasiphaé. En poursuivant une souris (ou selon d’ures une mouche), il tombe dan une jarre de mil et se noie. On le cherche longtemps. Finalement les Curètes, génies métallurges de la Crète, apprennent à Minos que l’homme qui pourra ressusciter Glaucos est celui qui pourra le mieux décrire la couleur d’une vache du troupeau royal qui changeait de couleur trois fois par jour ; d’abord blanche, elle devenait rouge puis noire et recommençait le même cycle le lendemain. C’est le devin Polydos, originaire de Corynthe, patrie des bronziers, qui fournit la réponse en expliquant que cette vache avait la couleur d’une mûre (grec sykaminon) – blanche, puis rouge, puis noire. Polyidos parvient alors à ressusciter Glaucos grâce à une herbe de résurrection apportée par un serpent.

Selon Paul Faure, Glaucos représenterait la malachite, minerai de cuivre de couleur verte. La jarre de miel serait la métaphore du creuset avec sa coulée (20) ; quant à la vache tricolore, elle désignerait le soufflet de forge en cuir de vache (la métonymie est toujours vivante : les compagnons forgerons nomment encore de nos jours leur soufflet la Vache). Les trois couleurs correspondraient à trois stades de réduction du minerai : le grillage (le noir), la fusion (le blanc) et le raffinage (le rouge). La clé de l’histoire est fournie par un jeu de mots sur la mûre, sykaminon, terme sous lequel il convenait d’entendre kaminon, c’est-à-dire le fourneau du fondeur. « Il y a là, commente Paul Faure, un mot de passe, non compris de mythographes de ‘époque classique (…). Le miracle consistait à transformer une pierre verte morte en un métal rouge et vivant par les intermédiaires de la matte noire et de la coulée blanche. Les stades de la résurrection de Glaucos étaient simplement ceux de la confection du cuivre de rosette dont la dernière plaque est encore appelée en argot de fondeur, « le roi » (21).

D’autres traditions grecques rapportant les épreuves d’une divinité peuvent se laisser interpréter comme la transposition de processus de fonte, de réduction ou de martelage subis par la matière métallique. Il en va ainsi du dieu Arès, qui correspond comme on sait au latin Mars, dont le nom plus tard désignera le fer. Dioné raconte au chant V de l’Iliade (v. 385-391) qu’Arès aurait été enfermé pendant treize mois dans une jarre de bronze par les deux géants Otos et Ephialte le Fort. A la suite de cette aventure, nous apprend un scoliaste, Arès s’enfuit à Naxos et se cacha dans une pierre «mangeuse de fer». La ciste de Préneste, où Mars semble sortir d’une jarre brûlante pour être oint par la déesse Menerva (forme archaïque de Minerva), ainsi que plusieurs miroirs illustrant le même sujet, «prouvent que les épreuves d’Arès étaient restées célèbres dans le monde étrusque où elles prenaient, semble-t-il la forme d’un baptême du feu», écrit Marie Delcourt (22). Une histoire du même ordre était racontée à propos du Dactyle Kelmis,  torturé et purifié comme le fer sur l’enclume» (23). La « pierre mangeuse de fer » pourrait en effet désigner un e enclume primitive en pierre et c’est ainsi que semble l’interpréter Marie Delcourt. Mais on peut penser également au four primitif en pierre dans lequel on réduisait le minerai en alternant couches de minerait et couches de charbon de bois.

Les aventures du minerai et le fantasme de l’automate des retrouvent conjoints dans un motif particulièrement développé dans l’aire caucasienne : celui du héros guerrier « trempé » ou métallique. On sait que les Ossètes l’ont spectaculairement mis en scène dans leurs légendes sur les Nartes, bien connues chez nous depuis la traduction et les commentaires qu’en a donnés  G. Dumézil. La communauté des Nartes, personnages semi-surnaturels, possède son forgeron, Kurdalaegon, qui vit dans le ciel et qui ne se contente pas que de forger des épées : une de ses fonctions est de « tremper » certains héros afin de leur donner un corps d’acier ; ainsi Soslan encore enfant se fait-il chauffer au rouge, puis jeter dans une auge de lait de louve, d’où il se relève «en bon acier» (24). Le cas de Batraz (ou, selon les versions, Batradz) est encore plus surprenant. C’est un héros d’acier  qui «semble avoir hérité en partie des traits et des légendes du dieu scythique qu’Hérodote identifie à Arès» (25).

Cet Arès scythique était figuré par un simple cimeterre (Hérodote, IV, 62). De même Batradz, «héros au corps d’acier, est solidaire de son épée au point de s’identifier avec elle». Mais il y a plus. Les récits racontent, avec diverses variantes, comment Batradz subit dans son corps les opérations  de fabrication de l’acier. Dumézil résume ainsi un de ses récits : «Après une naissance miraculeuse (il est né d’un abcès formé dans le dos de son père par un crachat de sa mère), le jeune Batradz vit dans le ciel. Comme il entend  mener une vie guerrière, il se dit, après avoir seulement un peu brimé les Nartes : «Je ne peux guerroyer tel que je suis, bâti d’os et de chair ; je vais me faire tremper et je serai d’acier». Et il va chez le forgeron céleste Kurdalaegon qui le met dans son fourneau sous des pierres rougies. Après deux semaines, Batradz crie au forgeron: «Ne me laisse pas refroidir, jette-moi dans la mer!» Kurdalaegon le jette à la mer qui, pendant sept jours, en est desséchée. Batradz est désormais d’acier trempé, «prêt aux exploits».

Selon une autre version, la trempe de Batradz se produit dès sa naissance : de l’abcès qui le contenait jaillit un petit garçon au corps d’acier brûlant, «la moitié du haut en simple acier, la moitié du bas en acier de Damas», précise la version traduite par Dumézil. Il s’en va tomber dans la mer, qu’il vaporise entièrement ; «puis le nuage se refroidit et retombe en pluie, remplissant la mer en la faisant même déborder» (26). Une variante tcherkesse raconte que l’enfant se fortifie en buvant du métal fondu. Selon les Ossètes, le héros retrempe son acier pour se livrer à de nouveaux exploits dévastateurs. Ainsi lorsqu’il aprend que les Nartes ont décidé de tuer au cours d’un festin un vieillard nommé Uryzmaeg, «il fut si furieux que son corps d’acier devint rouge comme du feu. Tout flamboyant, il s’abattit sur la tour e la maison d’Uryzmaeg, traversa en trombe les sept étages et plongea en bas dans un chaudron plein d’eau, de sorte que son métal se trouva retrempé». Il s’empresse ensuite d’aller massacrer les conjurés (27).

Les rapprochements qu’établit Dumézil entre Batradz Cuchulainn et les Horaces tendent à démontrer que les histoires de ces différents héros guerriers convergent vers une donnée commune qui serait la «colère» propre au guerrier, colère correspondant à la notion latine de furor, germanique de Wut et irlandaise de ferg. Cette notion implique une « chaleur » magique entraînant l’analogie, thématisée par le récit, avec la chaleur de l’acier avant la trempe.

A côté des mythes de guerriers brûlants, le recueil des Contes russes d’Afanassiev fournit plusieurs exemples de concours de souffles à haute température en rapport avec des images métallurgiques. Ainsi dans le conte ukrainien de «Roulepois», le héros ainsi nommé né d’un petit pois et grandi à grande vitesse («il grandissait d’heure en heure, de minute en minute »), affronte un dragon en une compétition loyale. C’est à qui aura le souffle le plus chaud : « Allons souffler » dit le dragon. «Va souffler toi-même d’abord, dit Roulepois, c’est toi le maître de la maison, pas moi ». Le «dragon souffla et son souffle était comme la fonte ; Roulepois souffla, et son souffle était comme le cuivre. Alors Roulepois frappa le dragon de sa canne, le dragon tomba à terre» (28)…

On trouve le même motif dans le conte  Ivan de la chienne et le Sylvain blanc», du type T. 301 dans la classification internationale (Le roi des poissons). Le héros y affronte successivement trois dragons. Il tue le troisième à coups de masse, mais les deux premiers sont vaincus par la chaleur supérieure de son souffle. Lors de ses deux combats, le souffle du dragon «fut de fonte avec des bords d’argent ; De la chienne souffla, son souffle fut d’argent avec des bords d’or» (29). La hiérarchie métallique (fonte et cuivre dans «Roulepois», fonte, argent et or dans « Ivan de la chienne ») correspond clairement ici à une échelle des intensités de chaleur  révélant la véritable hiérarchie des forces.

La métallurgie ne semble intervenir ici qu’à titre de comparant, processus métaphorique évidemment soutenu par la proximité métonymique du guerrier avec ses armes et en particulier son épée (avec laquelle s’établit, dans le cas de Batradz comme plus tard dans l’histoire du roi Arthur, une véritable participation «mystique» (30). Mais ce processus n’est peut-être pas à sens unique

Bien loin d’être à négliger, le point de vue du forgeron peut même être religieusement et socialement prédominant chez des peuples qui, comme les Tcherkesses et les Abkhazes du Caucase du nord, n’ont jamais eu de classe sacerdotale. C’est le forgeron, nous apprend Georges Charachidzé, qui exerce le plus souvent la fonction du prêtre. La forge y est un  sanctuaire. Le dieu tcherkesse Tlepsh est lui-même un forgeron «bien trempé, travaillant le métal en fusion de ses mains nues. C’est lui que l’on retrouve dans l’épopée ossète sous le nom de Kurdalaegon et qui trempe le demi-dieu Batradz (31).

Un autre héros du Caucase, mais non indo-européen puisque de tradition géorgienne, invite également à se poser la question. Il  s’agit d’Amirani, à qui Georges Charanidzé a consacré un important volume paru en 1986 sous le titre Prométhée ou le Caucase (32). Sa geste, où les rapports avec la métallurgie sont multiples et complexes, peut être résumée schématiquement de la façon suivante. Amirami est le fruit d’amours mélusiniennes entre un chasseur et la déesse Dali, protectrice du gibier cornu. D’autres en font le fils d’un forgeron. D’autres encore lui donnent pur père Salomon, qui passe chez les Mingréliens pour le créateur de la forge (comme le dieu des Tcherkesses, il forge sans marteau, en se servant de ses mains nues). Bien avant la date normale de sa naissance, il est arraché aux entrailles maternelles et il achève sa gestation dans la panse d’un taurillon, puis d’une génisse.

Il inaugure ses exploits en s’attaquant aux passants, puis aux démons des confins, puis à la suite de circonstances sur lesquelles je passe, à un géant tricéphale. Il lui tranche ses trois têtes, dont s’échappent trois vers, qui se métamorphosent respectivement en dragons blanc, rouge et noir. Amirani tue les deux premiers mais le troisième l’avale et se réfugie sous la Mer noir (ou sous la terre). Le héros réussit à sortir par le flanc de la bête, qu’il répare soigneusement avec une claie en bois, motif particulièrement clair de seconde naissance initiatique.

Il part à la conquête d’une fiancée, la fille du roi des démons Kadzhis. Or ceux-ci sont des démons forgerons qui vivent sous terre ou dans un autre monde. Avec l’aide de son «épée bien trempée» et aussi de la fille, qui trahit son père, il les massacre tous. Vainqueur, mais désespéré par la mort de ses demi-frères, Amirami se suicide en se tranchant le petit doigt, seule partie de son corps qui soit vulnérable.

Après un autre épisode sur lequel je passe, Amirami décide de défier Dieu. Pour châtier sa démesure, Dieu lui inflige un supplice éternel, lui-même fort complexe. Dans un premier temps, Amirami se retrouve enchaîné. Selon les versions, il est directement enchaîné au roc, ou à un pieu métallique dont les racines plongent jusqu’au fond de la terre ; ou enfin il est lié par un dispositif entièrement végétal (vignes arbustives, ronces ou fougères). Puis le héros est recouvert d’un amas rocheux en forme de dôme. Il a pour compagnon de captivité le chien ailé Q’ursha, rejeton d’un aigle. Pendant un an, le chien lèche un des maillons de la chaîne et parvient à l’user presque complètement. Au moment où elle va céder, à l’aube du lundi de Pâques, les forgerons de tout le Caucase frappent sur leur enclume ou forgent un petit objet, et les chaînes d’Amirani retrouvent toute leur solidité. Détail singulier, dans son supplice, perpétué d’année en année par les forgerons, Amirani garde un marteau à la main et selon certaines versions c’est lui-même qui, en voulant frapper un hochequeue posé sur le pieu où il est enchaîné, l’enfonce de nouveau dans le sol.

La sagacité des spécialistes s’est exercée principalement sur les rapports entre le supplice d’Amirani et celui de Proméhée (le problème de la priorité d’une histoire sur l’autre est d’ailleurs insoluble, comme l’indique G. Dumézil dans sa préface à l’ouvrage de Georges Charachidzé). Mais les rapports d’Amirani et de la métallurgie ne sont pas moins énigmatiques. Le personnage apparaît à la fois comme un ennemi des forgerons et forgeron lui-même. Fils d’un forgeron selon certains, il lui arrive «de se substituer aux forgerons incapables de lui façonner une épée selon ses goûts et se forger lui-même son arme» (33). Dans l’épisode où il extermine les démons forgerons, Amirani est proche du dieu païen caucasien Givargi, christianisé en Saint Georges. Celui-ci s’oppose également aux démons Kadzhis dont il fait sauter la forge: «Givergi fit appel à sa puissance, et la forge tout entière se mit à fulgurer et la bâtisse monta au ciel» (34). Mais Givargi s’empare de l’enclume et du marteau, ainsi que des trois démones et vient fonder dans le monde humain la métallurgie et le mariage. Charachidzé explique fort bien cette ambivalence par les coutumes d’un peuple chez qui les relations entre belles-familles sont régulièrement conflictuelles, jusqu’au meurtre inclus, et pour qui «l’instauration du sacrifice ne peut s’effectuer qu’au prix de la disparition de ceux qui l’ont rendu concrètement et techniquement possible» (35).

Dans tous les épisodes précédents, Amirani est apparemment un héros de chair et d’os. Mais il apparaît ailleurs, tel Batradz, comme un héros métallique qui se fait lui-même forger. Une version géorgienne raconte que pour conquérir la fille du roi des Kadzhis Amirani se rend à la forge, et voit des jouets d’or fabriqués par le forgeron. Il demande à quoi ils servent et le forgeron répond : «Ces jouets sont ceux de la princesse Q’amar. A peine les ai-je forgés qu’elle laisse pendre ses tresses du haut de la tour, je les y attache, et elle les remonte ainsi jusqu’à elle». Amirani demanda au démon forgeron: «Père, forge-moi dans un de ces jouets. — Mais tu vas te brûler quand je forgerai le jouet ! — Mon père, je suis moi-même en cuivre, et il ne m’arrivera rien». Le démon refusa, mais Amirani tint bon, et il fut forgé dans l’un des jouets (36).

Fils de forgeron, forgeron à l’occasion, forgé en cette circonstance, Amirani finit supplicié par un dispositif singulier, tantôt métallique, tantôt végétal. Notons d’ailleurs qu’en l’occurrence la végétation peut se métamorphoser en pièces métalliques: «L’arbre se fait pilier, les branches ou les lianes se transmutent en chaînes de fer. Le phénomène est attesté par de nombreuses variantes» (37). Et le tout est recouvert d’une montagne qui prend la forme d’une calotte rocheuse. C’est l’occasion de rappeler la polysémie des mythes qui peuvent faire appel simultanément et malicieusement, à plusieurs codes de niveaux différents. Toute voûte courbe symbolise le ciel, nous rappelle Mme Viviana Pâques. En même temps, il est difficile de ne pas rapprocher cette montagne courbe qui sert de tombe à Amirani d’une kourgane. De son côté Charachidzé explicite dans le contexte des cultures caucasiennes la signification des espèces végétales emprisonnant Amirani. Mais si l’on se réfère au point de vue du forgeron, une autre lecture est encore possible. Cette masse rocheuse qui recouvre Almirani, ainsi que le précisent plusieurs versions, à la manière d’un «couvercle arrondi» ou d’un «casque» n’est pas sans évoquer, dans la pratique métallurgique, soit un fourneau, soit le couvercle d’un moule de bronzier. La langue grecque fait le rapprochement : le nom grec du fourneau, kaminos, indique Bailly, a été rapproché de kamara, désignant une voûte ou un objet en forme de voûte. Les végétations inextricables qui enserrent le héros se laisseraient alors interpréter facilement : qui a vu un modèle préparé pour la fonte n’a pu manquer d’être frappé par l’aspect entortillé de l’armature qui soutient la pièce, à quoi s’ajoutent les différentes branches des évents destinés à évacuer des gaz produits par la coulée. Il n’est certes pas question de réduire le Prométhée géorgien aux modestes proportions d’une pièce métallurgique. Mais dans un mythe où le travail du métal joue un rôle si prégnant, un codage sous-jacent inspiré par ce travail même n’est peut-être pas à exclure.

Nous avons commencé par rappeler des traditions mythiques où le métal, qu’il s’agisse de minerai ou d’objets fabriqués, était considéré comme vivant et s’identifiant au corps d’un être de chair. Les histoires des guerriers métalliques invitent à renverser la perspective : c’est la chair vivante qui est assimilée au métal ou qui du moins tend à en acquérir le caractère indestructible. Mais la métamorphose n’est jamais complète. Puisque le héros doit mourir u jour, il faut bien réserver un point du corps qui reste vulnérable et qui livrera passage à la mort. Le motif se retrouve dans des légendes diverses. L’auge pleine de lait de louve où Soslan se fait tremper est un peu courte : le héros doit plier les genoux qui échappent ainsi à la trempe. Selon une autre version, le forgeron saisit le nouveau-né dans ses tenailles, et c’est la partie occultée par les pinces, hanche ou genou, qui reste vulnérable. La mort vient d’une roue coupante dévalant d’une montagne —thème solaire connu— et que Sosryko renvoie en la faisant rebondir avec son front, sa poitrine, ses bras, jusqu’au moment où la roue frappe son genou ou sa hanche (38). Notons au passage que cette roue métallique elle aussi est vivante, douée de parole et de volonté. Une légende ossète raconte qu’après avoir été retenue captive pendant douze ans chez les Nartes qui s’en servaient pour transporter le fumier dans leurs champs, «elle obtient sa liberté moyennant le serment solennel, par devant Dieu, d’aller tuer son propre maître, Barsag».

Dans un autre conte, «elle se fait retremper par le forgeron céleste » pour aller tuer Soslan (39). Quant à Batraz, il est tout d’acier sauf un morceau de boyau qui finit par brûler lorsque, pour débarrasser la terre du héros devenu insupportable, le soleil donne en un jour la chaleur qu’il doit donner en un an. Depuis cet embrasement, le morceau d’entrailles brûle et Batraz meurt.

Almirani, après s’être frappé en vain diverses parties du corps pour échapper à la vie, finit par se trancher le petit doigt lorsqu’il apprend d’un Kadzhi à l’agonie que c’est le seul point de son corps qui peut être blessé. Mort symbolico-initiatique dans son cas, puisque sa fiancée le ressuscite (40). Ce motif de l’endroit vulnérable figure encore dans l’histoire du crétois Talos, bien qu’il s’agisse d’un être entièrement métallique. Mais dans la logique de l’histoire des Argonautes, lui aussi doit être vaincu.

Ce motif est surtout connu en occident par Achille et son talon et, dans la mythologie germanique, par Sigfried, qui obtient une peau dure comme la corne en se baignant dans le sang d’un dragon, sauf une petite place entre les omoplates où une feuille de tilleul s’est collée. Si ces héros ne sont pas de fer, o=ils n’en sont pas moins en rapport avec la métallurgie : Siegfried est initié par un maître forgeron, Achille est « trempé » dans le Styx, ou dans le feu, par sa mère Thétis, qui elle-même participe du monde de la forge, et pas seulement par les visites qu’elle rend à Héphaïstos (41). Une glose d’Hésychius nous apprend qu’elle était surnommée Pyrrhaiè, «celle qui a été rougie au feu», de même que le fils d’Achille, Pyrrhos, est «le Roussi» (42). On sait qu’avant d’épouser Pélée, un simple mortel, Thétis tentait d’éliminer les éléments mortels du corps de ses enfants en les plongeant dans le feu. Seul son septièmes enfant, Achille, arraché au feu à temps par son père, aurait survécu.

Le traitement que Thétis fait subir à son fils a des parallèles connus en Grèce, mais aussi dans les contes et dans le folklore européen. L’hymen homérique à Déméter raconte que celle-ci reçut la mission d’élever  le fils du roi d’Eleusis Céléos (le Pivert), au service de qui elle était entrée incognito. Désirant rendre l’enfant immortel, « durant les nuits, souvent elle le cachait dans le feu ardent, comme une torche». L’enfant, nommé Démophon, grandissait de façon merveilleuse. Mais sa mère ayant surpris une nuit la déesse en train de se livrer à ses opérations, poussa un cri. Déméter laissa alors tomber l’enfant sur le sol et révéla sa véritable identité. Selon les versions, Démophon fut consumé par le feu ou il survécut, mais resta mortel (43). Dans diverses régions d’Europe et particulièrement au Caucase, on croyait jusqu’à une époque récente à l’influence bénéfique de la forge sur les enfants. On «baptisait» les nouveau-nés à la forge (ou mieux on les trempait) en les plongeant dans l’eau que le forgeron utilise pour refroidir les objets qu’il a chauffés à blanc. Chez les Abkhazes, on dépose le nouveau-né sur le foyer de la forge, à même les charbons refroidis où l’on façonne habituellement les armes et les outils (44).

Le passage par la forge et par l’enclume est également, dans le folklore européen, un moyen de se rajeunir. L’histoire fiat l’objet de plusieurs contes français et du conte de Grimm intitulé Das junggeglühte Männlein, «Le petit vieux rajeuni par le feu» (45). Le forgeron miraculeux peut être Saint Nicolas, Saint Pierre, saint Eloi ou Jésus-Christ lui-même. « dans un certain nombre de contes, rapporte Mircea Eliade, Jésus-Christ arrive dans une forge qui porte cette enseigne : Ici demeurer le maître des maîtres. Entre un homme avec un cheval à ferrer, et Jésus obtient du forgeron la permission de faire le travail. Il enlève l’une après l’autre les pattes du cheval, les met sur l’enclume, chauffe le fer, le dispose autour du sabot et le cloue. Il jette ensuite dans le feu du four une vieille femme (l »épouse du forgeron, sa belle-mère, etc.) et, en la forgeant sur l’enclume la transforme en très belle jeune fille ».  Le forgeron essaie d’en faire autant et échoue lamentablement. Ces contes populaires, souligne Eliade, «gardent encore le souvenir d’un scénario mythico-rituel où le feu jouait le rôle d’épreuve initiatique et à la fois d’agent de purification et de transmutation» (46).

Philippe Walter signale qu’au moyen âge des légendes identiques expliquaient l’origine des singes. Une femme enceinte, ayant assisté à la scène où le forgeron tente d’opérer le même miracle que Jésus, donne naissance à deux singes qui s’enfuient dans la forêt (47).

En dehors des commentaires circonstanciés que des traditions si diverses appellent de la part des spécialistes, on peut demander si elles ne sont pas toutes sous-tendues par une problématique fondamentale commune, résultant d’oppositions impossibles à réduire entre les processus «biologiques» —naissance, croissance, maturation, vieillissement, rythme des saisons, qui sont l’horizon des société majoritairement pastorales et agraires, et d’autre part les processus métallurgiques. D’où de singulières et incessantes tentatives pour essayer de penser le métal sur le modèle du vivant, et parfois le vivant sur celui du métal. Tentatives toujours incomplètes, toujours à recommencer, puisque la réalité des choses et de l’expérience montre que les deux domaines divergent radicalement. Mythes et rituels sont chargés de permettre le passage dans l’imaginaire et dans le symbolique, d’un registre à l’autre. Eliade a insisté avec raison sur le thème de la petra genitrix avec ses corollaires, l’embryon métallique, le creuset ‘matrice (48). Images assez puissantes pour servir de fondement aux impressionnantes spéculations de l’alchimie. Les tentatives inverses, en vue de penser l’embryon ou le jeune enfant sur le modèle du métal travaillé à la forge, entraînent de singulières histoires de gestation et de naissance extra-biologiques. Etrange entre toutes, la gestation de Batraz provient d’un crachat de sa mère dans le dos de son père ; un abcès se forme, dont neuf mois plus tard naît le héros d’acier. Amirani, on l’a vu, achève sa gestation dans la panse d’un taurillon puis d’une génisse. Soulan-Sosryko naît de la semence d’un plâtre tombée sur une pierre ; il est dégagé de sa matrice minérale par une équipe de forgerons. Il est singulier de retrouver en Chine un motif analogue de naissance hors du cycle naturel à propos du fondateur mythique de la métallurgie Yu-le-Grand, ainsi que son fils K’i. Yu «passe pour être né d’une graine avalée par sa mère». Selon d’autres sources, il «naquit d’une pierre» que l’on ouvrit. De même la mère de K’i s’étant transformée en pierre en voyant Yu danser la danse de l’ours, cette pierre «se fendit du côté nord et K’i naquit». Peut-être, ajoute Granet, «était-il nécessaire que K’i, fils d’un mineur et d’un forgeron, naquit en fendant une matrice» (49). Quant aux pratiques de purification par le feu métallurgique, dans la mythologie grecque notamment, elles finissent généralement mal. Seul le Christ en personne ou à la rigueur Saint-Eloi dans le folklore européen, peuvent réussir le miracle d’un corps forgé à neuf.

Sans parles d’autres différences évidentes, les processus vitaux et les pratiques métallurgiques s’opposent en un domaine essentiel, celui de la temporalité. Les rythmes biologiques —gestation, croissance des petits, mûrissement des produits de la terre— sont relativement lents et ne peuvent guère être accélérées. Naissance et moissons viennent à leur heure. Les objets de la forge au contraire ont ce double caractère de pouvoir être fabriqués en toutes saisons et de surgir en un temps bref, quasi instantané dans le cas du bronze versé dans son moule. Une fois fabriqués, ils ne bougent plus. Le bronze est immuable, l’acier ne se dégrade que lentement, l’or est incorruptible. Si, à la manière des alchimistes mais aussi de certains peuples des steppes, on conçoit une sorte d’évolution métallique, un devenir des métaux qui «mûriraient» lentement par un processus naturel pour atteindre finalement la perfection de l’or, il faut alors envisager de très longues durés qui elles non plus ne sont pas à la mesure des rythmes biologiques et qui englobent symboliquement toute l’histoire du monde.

Il existe pourtant un palan où la métallurgie rejoint une réalité vitale, surtout dans une société de guerriers : c’est celui de la chaleur «magique». De même qu’en actionnant ses soufflets le forgeron peut atteindre des températures sans aucune mesure avec celles de la terre ensoleillée ou du foyer domestique, de même le guerrier, par certaines techniques enseignées secrètement, peut atteindre un état de chaleur «furieuse» qui en fait un être redoutable. On comprend alors pourquoi le forgeron est si souvent l’initiateur du guerrier. Ce n’est pas seulement parce qu’il fabrique les armes et qu’il peut en transmettre les secrets. C’est aussi, et peut-être d’abord, parce qu’il est un spécialiste des hautes températures.

Les temps ont changé. Le forgeron a presque disparu de nos campagnes. La chaleur guerrière atteint des degrés qui dépassent de très loin ceux du plus violent feu de forge. Son siège n’est plus le corps même des soldats. Mais le fantasme du héros métallique plus ou moins indestructible n’a jamais été aussi vivace. Ce ne sont pas seulement les marines «chemisés métal» (Full metal jacket) de Stanley Kubrick, mais aussi les Terminator, Robocop et autres hybrides métalliques à la limite de la science-fiction qui exploitent, sur les écrans ou dans la bande dessinée, le thème du métal vivant (voire du métal hurlant, pour reprendre le titre d’une célèbre revue de BD). Les automatois homériques, Talos le géant de bronze, Batraz le héros d’acier ont une postérité innombrable. Les perspectives sont renouvelées et parfois inversées. Mais jamais les rapports problématiques de la matière vivante et du métal, du biologique et de l’artefact n’ont suscité à la fois plus de crainte et plus d’espoirs (50). Raison suffisante pour que quelques-unes des images fascinantes apparues dès le début de l’âge des métaux se retrouvent au centre de l’imaginaire européen.

(1)   Voir Mircea Eliade, Cosmologie et alchimie babylonienne (1937), tr, fr. Paris Gallimard, 1991, p. 105 et Forgerons et alchimistes, Flammarion 1956, passim.

(2)   Cosmologie et alchimie babyloniennes, p. 66.

(3)   V. Marie Delcourt, Héphaïstos ou la légende du magicien, Paris, les Belles-Lettres, 1957, (Bibliothèque de la Faculté de Philosophie et Lettres de l’Université de Liège), p. 167-168.

(4)   Hersart de Villemarqué, Barzaz-Breiz, Chants populaires de la Bretagne (préface de 1867), Paris, Librairie Académique Perrin, 1963, p. LV.

(5)   A. M. Hocart, Le mythe sorcier et autres essais, Petit Bibliothèque Payot, 1973, p. 24. Dans son commentaire, Hocart souligne la «ressemblance évidente» de cette invocation «avec le mythe hindou de la création tel qu’on le récitait et le représentait 800 ans av. J.-C.».

(6)   A. Hale, cité par M. Eliade, Forgerons et alchimistes, éd. Citée, p. 58.

(7)   Masumi et Maryse Shibata, Introduction au Kojiti, Chronique des choses anciennes, Paris, Maisonneuve et Larose, p. 53. J’avais déjà fait allusion à ce passage dans un article sur «Le prince et le dragon», Eurasie n° 3, 1992, p. 16, n. 23.

(8)   Chiwaki Shinoda (Université de Nayoda), «Sarutahiko à la lumière de Merlin», in Merlin et les vieux sages d’Eurasie, Iris n° 21, 2001, Centre de recherches sur l’imaginaire, Université de Grenoble 3, p. 84.

(9)   Marcel Granet, La pensée chinoise (1934), rééd. Paris, Albin Michel, 1968, p. 146.

(10) Marcel Granet, Danses et légendes de la Chine ancienne, PUF, 1959, t. II, p. 496-497.

(11) Max Kaltermark, «Religion de la Chine antique» in Histoire des religions sous la dir. d’Henri-Charles Puech, Encyclopédie de la Pléïade, t. I, 1970, p. 935.

(12) Marcel Granet, La civilisation chinoise, réédit. Albin Michel, 1968, p. 220.

(13) Marcel Granet, Danses et légendes, p. 490.

(14)Odysée, chant VII, v. 91-94. Tout le palais d’Alkinoos est d’ailleurs étrangement métallique : seuil de bronze, murailles de bronze, portes d’or aux montants d’argent, poignées d’or (v. 83-91). Quelques siècles plus tard, ceux que l’on nomme les « princes celtes » (VIIe-VI siècle av. J.-C.) bénéficieront eux aussi de chefs-d’œuvre métallurgiques : le canapé funéraire de bronze de 2,75 m de long trouvé dans la tombe de Hochdorf en Allemagne, avec ses roulettes passant entre les jambes de petits personnages aux bras levés supportant la banquette, s’il n’est pas automatos, n’en est pas moins dans le réel, une étonnante réalisation. (V. le catalogue de ’exposition «Trésors des princes celtes», paris, Grand palais, 1987).

(15)Marie Delcourt, op. cit., p. 54.

(16) Ibid. p. 53.

(17) Apollonius de Rhodes, Les Argonotiques, chant IV, trad. Emile Delagne et Francis Vian, Paris, les Belles-Lettres, 1981. L’épisode de Talos correspond aux v. 1638-1693).

(18) Elias Lönnrot, Le Kalevala, trad. Jean-Louis Perret, Paris, Stock+Plus, 1978, chant X, v. 403-432, p. 136.

(19) Id., chant XXXVII, v. 139-152, p. 509.

(20) Peut-être le miel fournit-il en outre un repère calendaire. Viviana Pâques note qu’à Bousso, chez les Barma du Tchad, le minerai qui est censé se trouver sous trois couches de terre, noire, rouge et blanche, est extrait en saison sèche, au moment de la récolte du miel. (Le roi pêcheur et le roi chasseur, Travaux de l’Institut d’Anthropologie de Strasbourg, 1977, p. 122 sq.).

(21) Paul Faure, La vie quotidienne en Crète au temps de Minos (1500 av. J.-C.), Hachette Littérature 1973, p. 166-167.

(22)Op. cit. p. 127.

(23)Ibid.

(24) G. Dumézil, Le Livre des héros, Légendes sur les Nartes, Gallimard/UNESCO, 1965, réimpr. 1989, p. 71.

(25)Georges Dumézil, Les Horaces et les Curiaces, Paris, Gallimard, 1942, p. 55. Dans les lignes qui suivent, les citations entre guillemets sans autre référence renvoient à cet ouvrage.

(26) Le Livre des héros, p. 179. V. également de G. Dumézil Romans de Scythie et d’alentour, Paris, Payot, 1978, p. 23 et p. 85-86.

(27) G. Dumézil, Romans de Scythie et d’alentour, p. 25.

(28) Afanassiev, Contes russes, traduits par Edima Bozoki, préface de Maire-Louise Tenèze, paris, Maisonneuve et Larose, 1978, p. 67.

(29)Id. p. 98-99.

(30) Le rapprochement avec le roi Arthur a été proposé par Joël Grisward dans une étude devenue classique : «Le motif de l’épée jetée au lac : la mort d’Arthur et la mort de Batradz», Romania, 90, 1959, p. 289-340 et p. 473-514.

(31) Georges Charachidzé, art. «Caucase du Nord» in Dictionnaire des mythologies sous la direction d’Yves Bonnefoy, Flammarion, 1981, t. 1, p. 131.

(32) Georges Charachidzé, Prométhée ou le Caucase, essai de mythologie contrastive, préface de Georges Dumézil, Paris Flammarion, 1986. Les questions qui suivent sont empruntées à cet ouvrage.

(33) Proméhée ou le Caucase, p. 191.

(34) Cité par G. Charachidzé, id., p. 175.

(35)Id., p. 177.

(36)Id., p. 191.

(37)Id., p. 94.

(38) On trouvera les détails dans Dumézil, Romans de Scythie et d’alentour, p. 93-96.

(39) G. Dumézil, Loki, Paris, Maisonneuve, 1948, p. 211 et 214. Il existe une variante de la légende «suivant laquelle Soslan a été tué par la Roue de Saint Jean Baptiste» (Ibid., p. 214, n. 1) : belle confirmation de son caractère solaire.

(40) V. Charachidzé, Prométhée ou le Caucase, p. 49.

(41) Un poème d’Alcman (VIIe siècle avant notre ère) plaçait Thétis à l’origine du monde, qu’elle aurait fabriqué comme un artisan métallurgique. C’est elle qui aurait initié au travail des métaux Héphaïstos précipité du haut du ciel. V. sur ces points Marcel Détienne et Jean-Pierre Vernant, Les ruses de l’intelligence, La métis des Grecs, Paris, Flammarion (1974), col. Champs, p. 136-138.

(42) V. Marie Delcourt, Pyrrhos et Pyrrha, p. 36.

(43) Hymne homérique à Déméter, (trad. Jean Humbert, Les Belles-Lettres, 1967), v. 213-274. L’épisode débouche sur la fondation du sanctuaire de Déméter à Eleusis.

(44) G. Charachidzé, Dictionnaire des Mythologies, art. «Caucase du nord». V. également Dumézil, Romans de Scythie et d’alentour, p. 86, n. 2.

(45) Marie-Louis Tenèze, Le Conte populaire français, t. 3 et 4, Paris, Maisonneuve et Larose, 1976-1985.

(46) Forgerons et alchimistes, p. 110-111. V. dans le présent volume l’étude de Salvatore d’Onofrio : «La flamme d’orgueil», pp. 95 à 108.

(47) Philippe Walter, Merlin ou le savoir du monde, Paris, Editions Imago, 2000, p. 126. Dans la seconde nouvelle de Claude Seignolle intitulée Le Diable en sabots, c’est le diable qui, sous une apparence humaine, prend la place d’un forgeron du village. Il guérit notamment un enfant atteint d’un enfant atteint de convulsions en le plaçant sur l’enclume et en faisant mine de le frapper de sa masse (in Un corbeau de toutes les couleurs, Paris, Denoël, 1962).

(48) Il va sans dire que toutes les naissances à partir d’une pierre ne s’expliquent pas par le modèle du minerai. J’ai eu l’occasion d’en examiner d’autres catégories dans un article ancien : Yves Vadé, De la maternité du chêne et de la pierre, Revue de l’histoire des religions, p. 3-41.

(49) Danses et légendes, p. 468 et p. 564.

(50) Voir sur le sujet l’inquiétant essai d’Ollivier Dyens, Chair et métal, VLB éditeur, Québec, 2000.